06.08.2007
Joyeuses fêtes

Hier avec Boris on a fêté les morts.
A l'école Mademoiselle O a expliqué le jour des morts, les chrysanthèmes et les cimetières et puis elle a dit bonne Toussaint et pas bonne fête des morts donc c'était bizarre. A la télé y a des jouets oranges et des têtes de citrouilles, ils disent Halloween et pas bonne fête des morts non plus. Ni Toussaint d'ailleurs alors avec Boris on s'est dit qu'il y avait un truc, quelque chose de secret genre la reproduction et que les adultes veulent pas raconter.
Les parents eux on rien dit, ni Toussaint ni Halloween. Toute façon, les parents ils causent pas ils crient. Du coup ils nous ont laissés comme d'habitude chez les pépés pour que ça fasse des vacances, comme ils disent. Les pépés ils sont vieux et moches mais au moins ils crient pas ils chantent, j'ai la mémoire qui flunch ou un truc comme ça et aussi le petit vin blanc et l'histoire de la scarlatine et de la morte aux rats. On comprend pas tout parce que les pépés c'est un peu comme à l'étranger, ils parlent en roulant les r et ils te collent des mots qu'existent pas. Mais on se marre quand même, on fait des signes : on se tape sur le ventre et ils amènent la boite de gateaux. Ils se tapent sur la joue et Boris et moi on y colle un bisous. Personne crie, ça roule. Même quand Boris joue avec les dents qui flottent dans le verre d'eau, les pépés crient pas, ils rigolent et on voit les trous à la place du sourire, comme quand on était petits. L'autre fois aussi j'ai renversé la bouteille de sirop sur la table de nuit. Faut dire entre ça, les lunettes et l'espèce de petit Jésus en cloche, c'était vraiment le bordel. Mais les pépés sont plus grands que les parents alors on leur dit pas de ranger leur chambre.
Les pépés ils sont vieux mais pas morts et même s'ils dorment faut voir, sûr que ça doit être pour s'entraîner à plus bouger, on joue encore aux cartes et à pleins d'autres trucs. Mais hier avec Boris on n'avait pas envie de jouer. On pataugeait dans les histoires de saint, de citrouilles et de mort sans personne avec qui ranger tout ça : les parents ça gueule quand on demande parce que t'avais qu'à écouter à l'école et les pépés c'est tellement bouché que même avec la bouche collée contre l'oreille ils disent encore comment. Et puis comme j'ai déjà dit, ils viennent surement d'un autre pays.
On en était là et Boris commençait à inventer des trucs genre pas possibles avec Cendrillon et le Saint Marc de la télé et la sorcière qui meurt transformée en citrouille. Boris pour ça il est très fort. D'une autre planète elle dit Mademoiselle O. Alors j'ai pris les choses en main 1,2,3 hop 3 coups de cuillères dans le pot comme disent les pépés. On s'est mis dans la cuisine pendant que les pépés roupillaient et avec Boris on a colorié les citrouilles et tressé les guirlandes. Le PQ blanc ça faisait un peu paradis même si tout le monde y va pas. Et puis le PQ rouge de l'enfer toute façon il existe pas. Quand on a eu fini on est allés en douce décorer le cimetière, enfin pas tout parce qu'il y a un paquet de mort, mais on a pris la tombe la plus belle pour que ça fasse de l'effet. On a viré l'espèce de photo en pierre qui faisait vraiment cucul et mis tous nos dessins et la jolie guirlande. J'ai rajouté une poignée de déco de noël que les pépés mettent plus de toute façon parce qu'on va plus chez eux pour ouvrir les cadeaux. Boris et moi on était sacrément fiers.
Après on est retournés jusque chez les pépés qu'habitent vraiment pas loin à croire qu'ils l'ont fait expres pour quand il faudra qu'ils se tapent la route. On les a réveillés et Boris a fait semblant de marcher alors ça voulait dire promenade et on les a emmené jusqu'à la surprise en les tenant fort par la main pour pas qu'ils tombent. Le cimetière avait beau être tout près, on en finissait pas parce qu'ils sont super lents mais on a chanté les kilomètres à pied tous les quatre alors c'était moins long. Arrivés au cimetière il commençait à faire nuit mais on voyait encore. Les pépés ont serré fort nos mains en voyant les dessins, les guirlandes, les citrouilles. Parfois les pépés ça pleure un peu des yeux mais sans couler, et nous ça nous rend bizarre parce que c'est des adultes. Alors j'ai dit gaffe à Boris, y a la marée qui monte, et on s'est dépéché de leur faire un bisous et de leur donner les cartes pour pas que ça déborde là-haut. "Bonne fête des morts" on avait marqué et les pépés ont fait péter le sourire. Je crois qu'ils étaient contents de savoir que quand ils seraient là-bas, au lieu d'avoir du gris et des pierres et une photo pourrie, ils auraient des dessins et des guirlandes de paradis.
Bien sûr en rentrant les pépés ont tout balancé aux parents et on s'est pris une volée.
Photo Loïc Colonna
12:25 Publié dans Passez-moi l'expression | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, enfants
18.07.2007
Passez-moi l'expression (et la pelle vous serez gentil)

"DONT ACTE", il a dit en s'essuyant la bouche avec le dos de la main.
Moi j'en croyais pas mes yeux dont acte dont acte je crois que j'avais un peu perdu la boule à ce moment-là heureusement il m'a collé une baffe pas grand chose une pichenette pour que je me calme dont acte j'ai répété parce que cette expression franchement j'avais jamais vraiment compris mais là en le voyant nettoyer sa pelle avec un grand torchon et en voyant la tête la tête de Louis comme ça je venais de comprendre sa TETE elle fait un angle un peu bizarre comme si elle avait trop tourné comme une poupée il a du SANG sur la tempe et une espèce de GRAVIER collé avec et tout à l'heure je me suis demandée d'où il venait ce gravier parce que chez nous on n'a pas ça de la terre et un peu d'herbe mais du gravier c'est pour les riches c'est les allées devant la maison et au bord des fleurs bien alignées chez nous on n'a rien de tout ça mais il a dit t'occupe quand je lui ai posé la question c'est vrai je suppose qu'est ce que ça pouvait faire d'où il venait il m'a dit de prendre mes affaires alors je suis montée mais ça fait bien DIX MINUTES que je suis là à pas savoir quoi prendre et je peux quand même pas TOUT mettre dans une seule valise et je peux pas prendre DEUX VALISES parce qu'il a dit d'en prendre une seule et si je fais pas ce qu'il dit et que j'en prends deux alors quoi quand il me verra descendre il reprendra BANG la pelle dont acte alors depuis tout à l'heure je pense à ça et à Louis qu'a la figure toute écrabouillée et si j'aurais du gravier moi aussi sur la tempe il dit grouille toi alors je ferme ma valise sans rien mettre dedans et je descends parce qu'il vaut mieux descendre avec la valise vide que DONT ACTE avant qu'on ferme la porte j'ai le temps de jeter un dernier coup d'oeil à Louis et y a plus de gravier collé sur sa figure alors peut-être que j'ai rêvé finalement Louis il a l'air de dormir mais sa tête fait toujours un drôle d'angle on ferme la porte et je me dis que j'ai plus de maison alors je m'assois sur les marches parce que toute cette HISTOIRE me colle le bourdon il crie grouille toi bordel et je me dis que ça y est il va hurler je vais te fracasser la tête comme à Louis sortir la pelle et BANG mais non il me traite de connasse en me secouant par le bras ça fait un peu mal mais moins qu'un coup de pelle dans la figure moins qu'une tête qui fait un angle bizarre puis il me lâche et monte dans sa voiture après il est parti et tout est calme je me demande si Louis est vraiment mort je me dis que c'était une sacrée mauvaise idée d'essayer de le quitter comme CA et que s'il se réveille j'irais remettre la valise dans le placard je me dis que j'ai comme un goût de GRAVIER dans la bouche et je ne sais toujours pas d'où ça vient je me dis qu'il y a un bruit de sirène quelque part ce qui est une sacrée mauvaise nouvelle AUSSI je me dis qu'il vaudrait mieux disparaître DONT ACTE.
10:50 Publié dans Passez-moi l'expression | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, noir
29.06.2007
Passez-moi l'expression (ou je fais un meurtre)

Cette fille-là mon pote, elle avait pas les yeux en face des trous.
Ambiance nocturne tu vois. Des yeux dans le dos et le regard taillé dans le biais. Pas nette des mirettes avait dit Marco, et le gros Marco rayon ophtalmo l'âme et tout le reste, c'est un as tu vois. Mais moi cette fille, Nadia elle s'appelait, en face des trous ou pas, ses yeux depuis le début de l'après-midi je les avais dans la peau, un truc genre tatouage qui partait pas à l'eau. Et puis je te le dis comme ça mon pote mais si y avait eu que les yeux, un corps fallait voir, des courbes à la circuit de Monte Carl', fallait jouer l'intérieur pour pas faire sortie de route. D'ailleurs toute la bande l'avait suivie Nadia, tous en meute, un peu vulgaire c'est sûr mais on s'en foutait. Nadia elle te secouait le jambon hors du torchon j'te jure. Sauf à Marco of course : Nadia et ses yeux il les avait dans le nez, mais bon il a suivi. La bande, tu vois. On s'est bien rincé l'oeil à mater son cul devant qui balançait comme en musique mais j't'assure vieux, c'est Marco et son pif qu'il aurait fallu écouter. Attends j'te brosse la toile : elle nous trimbalait depuis un moment comme ça, ambiance Louis XIV et sa cour, quand ceux de Bâton Rouge nous sont tombés dessus. 10 contre 5, fallait voir la boucherie. Et l'autre poule de l'enfer qui nous matait sévère le décalcage de tronche. Perchée sur un muret elle était, avec ses jambes de 6 pieds de long qui dépassaient de sous sa jupe, même pas croisées ni rien les jambes. J'ai même failli voir sa culotte mon pote, un grand moment, mais c'est là que Joe l'Enclume m'est tombé dessus, tirage du gros lot tu vois. Deux dents cassées j'te jure et la Nadia qui rigolait. Cloture du bilan quinze minutes plus tard, juste avant que les bleus débarquent : un nez pété, trois côtes cassées et pas mal de bouillie. Même Marco l'avait courbaturé. Alors depuis le gros il pense qu'à ça tu vois : s'empaffrer Nadia et ses yeux louches. "Les appâts moi j'les bouffe et j'casse le fil" Sacré Marco! Là il est parti, "m'attendez pas pour bouffer" il a dit. Il a trouvé où elle le crèche son joli cul et à l'heure qu'il est mon pote, il doit l'avoir tellement mitraillée, ce serait du gachis qu'on y trouve pas au moins deux trous avec les yeux en face.
13:50 Publié dans Passez-moi l'expression | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes bref, policier
28.06.2007
Passez-moi l'expression (et le sel tant que vous y êtes)

Hier soir, je me suis mis la rate au court-bouilon.
Comprenez-moi bien. En général, je réussis très bien les pots-au-feu, les rôtis en sauce et les potages compliqués, ça, mon mari là-dessus, y peut rien me reprocher. Mais je sais faire les plats plus exotiques aussi, disons la choucroute ou le cassoulet. Alors hier je rentre et je dis à mon mari, "vas donc m'acheter un poulet que j'te mijote une basquaise comme ta grand-mère." Je lui dis d'aller chez Morrisset parce que le mardi Morrisset il reçoit ses poulets direct de la ferme en haut de la côte, rapport au fait qu'il connait la patronne. Enfin bref. Mon mari y m'fait non. J'irai pas, y m'fait. Alors j'lui dit pourquoi? Et lui y m'répond qu'il me quitte et qu'il part habiter chez sa soeur en Picardie. Avant il m'avait dit qu'il m'aimait plus, enfin passons. Du coup j'lui pose des questions, j'essaye de comprendre mais y a rien à en tirer. C't homme-là a toujours été une tombe. De fil en aiguille l'heure a tourné et j'avais toujours pas mon poulet. Morrisset fermant à 19h pile j'avais plus le temps de m'en occuper. C'était vraiment pas de chance rapport au fait que c'était le dernier repas avec mon mari et tout. J'ouvre le frigo, rien. Les placards, rien non plus. Faut dire que je fais les courses le mercredi. Alors voilà, j'ai pris ma rate, deux coups de couteau, la rate y a pas plus simple. Dans le sens de la longueur hein, pour pas qu'il y ait trop de nerf. J'ai mis tout ça dans le faitout où je fais mes confitures de prunes et puis un petit bouquet garni. J'ai rajouté un brin de persil aussi, pour la présentation. C'est vrai ça mange pas de pain et puis ça faisait fête. J'y ai servi tout ça dans le service en porcelaine qu'on nous avait offert à notre mariage.
C'était une belle soirée. Oui, une belle soirée.
16:30 Publié dans Passez-moi l'expression | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, humour








