01.11.2007
Fais-moi peur

Il est 21 heures alors mon père-le vampire me dit de filer dans ma chambre. J'essaye un peu de négocier, je trépigne. Ta mère (la sorcière) a dit non, c'est non. Halloween c'est pas pour les mômes. Tu vas avoir peur, il me fait en me prenant sur ses genoux. Je promets de ne pas avoir peur mais il m'embrasse et redit non. Mon père-le vampire a peur de ma mère-la sorcière. A la télé pourtant, des mômes partout dans les rues, petits comme moi avec des faux couteaux plantés dans la tête et du sang qui dégouline. Mais chez nous Halloween, c'est pour les grands. Mon père-le vampire, ma mère-la sorcière et les autres grands qu'ils connaissent, Patricia-la voisine-fantôme et JP-son mari-momie et puis d'autres encore que j'ai jamais vu. Tous déguisés comme à la télé, hâche dans la tête surement et du sang partout. Mais je verrais rien. On verra rien Titouan, le fils de Patricia et JP et moi. Je suis Zorro et Titouan est Superman, mais y a pas de sang ni rien sur nos costumes. La mère de Titouan-Superman est comme la mienne.
Quand Titouan-Superman arrive ils l'envoient illico (presto) dans ma chambre. On entend les grands qui rigolent. Titouan dit qu'il a croisé Monsieur Dupin-le postier-mort-vivant et qu'il avait des vers qui lui sortaient du nez. Des vers!!! C'est vraiment trop bête de rester là. Ma mère-la sorcière a décoré notre salon avec des citrouilles (elle a creusé et mis une bougie dedans, j'espère qu'on les gardera tout le temps) et des guirlandes en papier orange, et des crânes en plastiques pour mettre des bonbons. Dans ma chambre y a des bonbons mais pas de vers à se mettre dans le nez. On joue à Qui est Qui et puis après on s'ennuie. On décide de scruter le jardin et la nuit avec mes jumelles spatiales. Titouan superman ouvre la fenêtre et on se met côte à côte pour chercher des lutins ou des trolls ou des gnomes. On leur dirait de venir en les attirant avec des bonbons. Titouan-Superman a préparé le livre des 365 histoires vraiment épais et lourd pour les assomer d'un grand coup. A tour de rôle on se passe les jumelles mais au bout d'un moment Titouan-Superman en a marre et décide de sucer son pouce en lisant le livre des 365 histoires. Bébé! Bébé! Moi je continue et c'est là que j'aperçois ma mère-la sorcière et JP-le voisin-momie dans la rue de l'autre côté de la clôture. Le réverbère éclaire tout et je vois JP-le voisin-momie prendre ma mère-la sorcière dans ses bras et l'embrasser. Un truc sur la bouche. Un truc dégoutant. Ca dure longtemps et Titouan me dit quest ce que tu fous? Laisse-moi voir! Alors je lui dis ta gueule et il va bouder avec son pouce à côté du lit. Quand JP-le voisin-momie décide enfin de lâcher ma mère-la sorcière j'arrête de regarder et je ferme la fenêtre. Je sors le jeu de légo et je dis à Titouan-Superman qu'on fait un avion supersonique pour voyager très loin d'ici. Au début il boude encore et après il m'aide. Plus tard, sa mère-Patricia-la voisine-fantôme vient le chercher et je me couche sans me brosser les dents. Je pense au baiser dans la rue et ça fait un peu peur. Ils doivent avoir raison, Halloween c'est pas pour les enfants.
13:12 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, halloween
25.10.2007
En stop

Je suis quelqu'un de normal, mais Yvan était parti.
Je roulais depuis trois heures déjà, bloquée sur France Infos. Les mêmes trucs en boucle, à peine un ou deux reportages de temps en temps, une radio de malade France Infos. Mais ce jour-là, le jour d'Yvan, c'était suffisant, France Infos et la route.
Je commençais déjà à connaître les gros titres sur le bout des doigts, c'est à dire au mot près, quand je l'ai vue. Son panneau indiquait une ville à une centaine de kilomètres, je ne sais plus laquelle, je ne savais même pas où j'allais ce jour-là, le jour d'Yvan. Je me suis dit, pourquoi pas? La route, France Infos et une auto-stoppeuse. Elle s'est installée sur le siège à côté de moi et j'ai redémarré.
Je ne l'aurais pas regardé si elle n'avait pas parlé, est-ce que je lui avais demandé de parler? Quelque chose à propos d'une alerte météo, j'ai baissé un peu la radio et la fille a continué : c'était très gentil de m'être arrêtée, jamais personne, deux heures à attendre, sauf un homme, seul, elle n'avait pas voulu monter, on ne sait jamais vous comprenez?
Je comprenais.
Et comme ça encore, les balades dans la région, les travaux sur la départementale et le temps qu'il faisait.
Alors en répondant, j'avais bien dû répondre quelque chose, on n'imagine pas qu'elle ait pu continuer à parler toute seule comme ça à une conductrice muette, j'avais commencé à la regarder et à la voir.
Une belle ado mignonne et bavarde, sans cette fatigue autour des yeux que je retrouvais maintenant tous les matins et tous les soirs, dans le coin de miroir partagé avec Yvan.
Mais ça servait à quoi franchement de penser à ça? J'allais remonter un peu France Infos pour faire sortir Yvan de ma tête, c'est là que je l'ai vue, contre le dossier : la bosse dans son dos. Elle venait de se pencher un peu pour fermer le sac à ses pieds et il y avait une bosse dans son dos. Comme avais-je fait pour ne pas la voir avant?
Alors bien sûr on commençait à être sacrément nombreux dans la voiture, elle, sa bosse, France Infos, Yvan et moi. J'ai tout de suite pensé qu'il fallait que je la touche. Je suis quelqu'un de normal et Yvan était parti. La bosse était là pour me sauver.
On a roulé comme ça pendant un quart d'heure mais je ne pensais plus qu'à la bosse. C'est un porte-bonheur très puissant, le bossu, et moi j'avais trouvé ma bossue au bord de la route, comme un signe, justement ce jour-là, le jour d'Yvan.
Bien sûr, j'aurais pu lui demander poliment, les bossus doivent être habitués, mais je ne voulais pas prendre le risque qu'elle dise non, qu'elle me refuse son dos justement aujourd'hui.
Alors une fois arrêtées à la station-service, j'ai attendu qu'elle passe près de moi en revenant des toilettes et j'ai tendu la main, empoigné la petite forme chaude nichée sous son pull. Elle a sursauté en criant. Elle a dû comprendre tout de suite ce qu'il s'était passé, les bossus sont habitués. Vieille conne! elle m'a lancé, Malade! Elle a pris son sac et filé mais j'avais encore imprimée dans ma paume, l'empreinte de son bout de dos rond comme une balle.
Je suis quelqu'un de normal après tout.
14:22 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, auto-stop
26.09.2007
Conte de Noël

Comme dans un rêve.
Je commence par me déguiser en grande, une jupe et un chemisier immonde, horreur du Noël de dernier, mais qui? J'ai pas de perles, dommage, pour parfaire le tableau. Je déballe le maquillage-qui-fait-dame, la moitié des tubes sont secs. Crache dans le mascara comme la grand-mère faisait. Je finis par des talons-casse-gueule, un truc de pute acheté chez Chauss'Land. Je me tord les chevilles, Chris rigole : "On dirait Bambi!" Ta gueule mais je ris aussi. Tout est trop petit j'ai dû grossir, la jupe me boudine. Je tire dessus mais elle remonte quand même, garce. Chris, lui, est impeccable et c'est bien ce que je lui demande, que ma mère l'adore et qu'elle m'oublie un peu.
On s'envoie un verre dans la cuisine mais j'ai déjà la tête qui tourne. "Allons-y ma mie!" Il est hilare, une grosse plaisanterie pour lui. Allons-y. Donc.
On arrive à l'heure, un exploit, mais tout le monde est déjà là, ça compte?
"On vous attendait!"
Ca comptait pas donc et j'ai envie d'enlever mes barrettes. Qu'est ce qui m'a pris de me coller ces trucs dans les cheveux? J'ai trop tiré, j'ai mal. Ma mère me bave dessus, "Je t'ai mis du rouge", c'est du rouge ça? Un truc orange sur ses lèvres minces à force d'être pincées, son faux sourire. Sorcière, je pense. Mon frère me dévisage, "T'as un truc de changé?" Sa femme Véra se précipite, "Il te va comme un gant ce chemisier!" C'était donc elle cette horreur vert pomme.
Pour les distraire, je pousse Chris sur le devant de la scène, vas-y Chris, fais ton numéro. "Je vous présente mon ami Christian". Ca se bouscule au spectacle, ça tord le cou. Mon "petit ami" se tourne et sourit, "Enchanté de..." J'en profite pour aller picoler avec papa. Les yeux brillants, déjà un peu parti, mon gros capitaine dont tout le monde se fout. On boit en silence le punch de Véra qui glousse au loin. Elle a l'air encore enceinte, un bide ou je rêve? Mais les autres semblent se fatiguer et Chris ne les tient plus. La vague avance, menacante. Ma mère me repère près du buffet, ouvre la bouche. J'entends travail, argent, vacances, des points d'interrogation un peu partout. Comme d'habitude rien dans mes réponses ne semble lui convenir, rien à raconter, une purge cette gamine, déjà petite, toujours toute seule dans sa chambre etc.... Mais taisez-vous un peu, mon frère-l'éminent-cardiologue va parler. Une main sur les tripes arrondies de sa pondeuse préférée, "On voulait t'annoncer", quatrième rhum.
Papa s'est éclipsé, balles neuves. "C'est prévu pour avril", bonheur, bonheur. J'attrappe un canapé au tarama, il faut que je mange. Chris aussi a disparu, avec une bouteille de Whisky semble-t-il. Entracte. La couvée de Véra débarque en hurlant et manque de renverser le sapin. Bordel intense mais bref, ma mère leur colle des cacahuètes dans les mains pour les faire déguerpir. Véra au service : "Et vous c'est pour quand?" J'ai un temps de flottement, de quoi tu causes? Un indice chez vous, elle se caresse le ventre. L'idée même de coucher avec Chris me fait bien rire, pas elle. Elle répète, "C'est vrai quoi", sous-titres dégueulasses en bas à gauche avec mon âge en rouge clignotant. "Faut grandir un peu", tu l'as dit petit frère, je tends la main vers le saladier, 5ème punch. Penser à préparer des fiches pour la prochaine fois, kessapeutfoutre qui monte aux lèvres. Je regrette les conversations sur mon absence de boulot ou d'appart, arrive à décrocher un sourire, "Tu sais on a encore le temps". Ce serait parfait mais Chris revient en titubant et me roule une pelle en bonne et due forme. Ne plus jamais le faire passer pour mon mec. Je panique, il entreprend de me peloter sérieusement les fesses, "Mais c'est qu'ils vont en faire un maintenant!", réplique d'anthologie. J'arrive à me dégager, quelque chose ne va pas ou plutôt rien ne va, impression d'être seule et minuscule, de rapetisser à l'intérieur. Une voix: "ça sent le cramé!", je suis bien d'accord. Ma mère hurle, "La dinde!", mais je ne sais pas encore qu'on ne parle plus de moi. Je vois Véra prendre une mini-pizza et j'ai envie de lui hurler dessus, lui hurler de se faire ligaturer les trompes.
Tiens, y a plus de bruit. J'ai dû hurler, d'ailleurs ça va mieux. Je peux enfin rire, Chris rit aussi et on se tient les côtes. Je finis par vomir dans le sceau à Champagne et Chris me balance sur son dos. Je vois ma famille la tête en bas, immobile comme pour une photo, clic! que j'emmène avec moi. La porte se ferme derrière nous avant que ma mère ait pu m'insulter.
Plus tard dans la voiture, Chris dort sur le volant et moi je pleure.
14:30 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, noël
18.09.2007
Chronique des flots bleus : changement de décor

Déjà en arrivant au somet de la côte, on a vu que quelque chose clochait. Ca dure pas le haut de la côte, juste trente secondes, mais on l'a vue : blanche avec un auvent orange et vert, bien calée entre les Martinez et les Leport : une caravane sur notre emplacement.
Y a eu comme un silence sous RTL et j'ai senti que ma mère serrait discrètement les fesses. Mon père s'est raclé la gorge, sans plus, on avait peut-être rêvé après tout? Mais à voir la tête de la fille de l'accueil quand mon père a annoncé "Bartoli, emplacement 23B", on n'avait pas rêvé. Elle a eu l'air de devenir toute petite derrière son comptoir, toute petite et toute blanche. "Bordel de " a commencé mon père mais la fille s'est sauvée. Elle est revenue au bout de deux minutes avec Jean-Pierre le patron du camping. Mon père venait de finir un premier couplet scandal-le prix qu'on paye-dix ans qu'on vient-traiter le client-bétail y a pas d'autre mot-trahison et il entamait le chapitre vacances foutues-on se crève le cul toutes l'année-de quoi se tirer une balle. Pendant ce temps, ma mère s'était effondrée en pleurant "c'est pas possible, c'est pas possible" sur l'un des fauteuils en osier de l'accueil, sous l'affichage des activités. Jean-Pierre a débarqué les bras en croix,
"Patrick, ha Patrick, c'est affreux, Rebecca vient de me dire"
La Rebecca en question venait de se planquer derrière la photocopieuse. Jean-Pierre a continué,
"c'est abominable, je suis sous le choc, tu penses", un peu comme si mamie Bartoli venait de mourir, même si franchement la situation aurait été beaucoup moins dramatique, enfin c'est mon avis. En tout cas ça a un peu calmé mon père, faut dire que Jean-Pierre lui en laissait pas placer une. Et puis ils se sont éloignés vers la machine à café,
"C'est ma tournée Patrick, un petit café?"
Faut bien savoir que mon père a horreur du café. Le matin il boit de la chicorée ce qui est encore plus dégueulasse. Mais s'il y a un principe chez les Bartoli, c'est de ne jamais refuser un truc gratuit. Alors il a fait oui de la tête, sans quitter des yeux la photocopieuse avec la fille derrière. Jean-Pierre a baissé d'un ton mais j'ai bien compris qu'il allait tout mettre sur le dos de Rebecca.
"Tu comprends, c'est la fille d'un ami. Le problème c'est qu'elle est pas...futfut tu vois? Elle a aussi foutu en l'air la résa des Genevoix."
" Ha bon?"
J'ai vu mon père se détendre un peu. Pourvu de ne pas être le seul couillon de l'histoire, il était prêt à faire un effort. Finalement Jean-Pierre a balancé sa carte maîtresse,
"Bien sûr, je te fais un petit 10%"
Camping 1 - Bartoli 0.
Ma mère s'est levée, toujours dans les vap' et on est tous sortis pour aller voir notre nouvel emplacement. Derrière la photocopieuse, Rebecca reprenait des couleurs. On est remontés en voiture et on a suivi Jean-Pierre sur son vélo. En passant devant le 23B ma mère a fait un petit signe à Madame Martinez qui débarassait la table et puis forcément elle a sorti son mouchoir pour s'essuyer les yeux. Raclement de gorge paternel numéro 2.
J'avais onze ans et ma famille ne semblait pas avoir connu de drame pire que celui-là. Je me doutais déjà qu'il y aurait un avant et un après 23B. On n'abandonne pas comme ça un emplacement reservé d'une année sur l'autre depuis dix ans. Un emplacement idéalement situé, géostratégique répétait mon père : assez loin de la départementale, proche des douches mais pas trop. Un environnement connu, sécurisant, amical, avec juste ce qu'il fallait d'arbre pour suspendre les serviettes. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que l'après 23B serait l'ère du 56E, le seul emplacement disponible la première semaine d'août, juste en face des sanitaires. Le 56E, au milieu des allemands et des hollandais. Jean-Pierre nous a gratifié d'un "bon installation!" à peine forcé et a filé sur son vélo. On l'a regardé partir. Mon père a coupé le contact,
"Je crois que je vais dégueuler son putain de café"
Ma mère a commencé à sangloter et j'ai sorti ma Game Boy. Il s'était mis à pleuvoir mais je savais déjà que les vacances allaient être pourries.
11:10 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, vacances, camping
30.08.2007
La femme de mon père

Je suis couché dans l'herbe depuis tout à l'heure et je pense à la femme de mon père. J'adore dire ça, la femme de mon père. Ca la fout hors d'elle, elle trépigne comme une gosse, arrête de m'appeler comme ça, pourquoi tu m'appelles comme ça? Pourquoi tu m'appelles pas Catherine comme ton frère? Là si je suis en forme je rigole genre Catherine c'est un prénom de merde, je peux pas t'appeler Patricia à la place? Pat! Pat! Fais-moi un calin Pat! et à force de la courser en hurlant Pat j'arriverai à la faire marrer. Tous les autres jours, les jours où j'ai pas envie de jouer et de courir pour la faire glousser, je balance des trucs comme mon frère c'est un con, et vous êtes tous des cons et vous me faites chier, et là rideau, je vais dans ma piaule et je claque la porte. C'est radical. Après ça on me fiche la paix pendant au moins une demi-heure. A tous les coups ça finit par frapper, c'est Catherine, c'est toujours Catherine, elle appelle, ouvre la porte s'il te plait il faut qu'on parle, je comprends qu'à ton âge. Elle a pas eu d'enfants la femme de mon père, elle a que nous pour pratiquer le Dolto qu'elle lit par paquet de dix, alors elle s'applique. Elle cherche les mots, les mains aussi. Mais moi j'ai besoin de respirer et elle me bouffe mon air à être toujours là, toujours trop près. Alors BING, ça tombe. Quand elle passe la main dans mes cheveux, quand elle demande tu m'embrasses pas ce matin, quand elle s'inquiète si j'ai bouffé ou faim et surtout si je fais attention avec la voiture parce que, il est traître ce virage tu sais, vingt fois, trente fois qu'elle me le rappelle tu penses, quand elle fait des trucs comme ça je peux pas m'en empêcher, BING ça tombe : t'es pas ma mère. Je rajoute au choix haussement d'épaules ou regard noir. Après ça je respire parce qu'elle se barre chouiner dans sa chambre. Je vois pas pourquoi ça la rend triste de pas être ma mère. Ma mère elle s'est tirée quelque part, on sait pas bien où, elle vit seule il parait et elle a l'air de s'en foutre. C'est ça ma mère alors je vois pas pourquoi on voudrait être comme elle. Mais Catherine, elle, elle veut apparemment alors mon père m'engueule pour que j'aille la voir. Toc, toc, là c'est moi qui frappe, Catherine, je peux entrer? Elle ouvre, je dis pardon et je la laisse m'embrasser. Scène finale. Musique. Tout est rodé depuis que j'ai dix ans et qu'elle est arrivée.
De penser à ça couché dans l'herbe j'ai envie de me marrer. Je suis bon pour la version longue. Je dois avoir quoi, une jambe cassée au moins, peut-être les deux, de toute façon j'aime autant éviter de bouger. J'ai pas tourné la tête non plus, je suis pas sûr d'y arriver, mais l'état de la voiture je m'en doute. J'ai qu'à attendre maintenant mais y a comme une sirène au loin alors ça devrait pas traîner. Après ce sera mon lapin, j'ai eu si peur, tu nous a fait si peur et des baisers partout. Je grognerai un peu et je la laisserai me serrer dans ses bras. Je dirai rien à ce moment-là parce que, c'est vrai qu'elle est soûlante Catherine avec son amour qui déborde, mais y a des moments comme tout à l'heure quand elle viendra, des moments où elle serre et tout devient solide autour de moi et je peux m'appuyer, elle serre et c'est comme si elle n'allait plus me lâcher quoi que je fasse, et qu'on allait rester comme ça tout le temps. Alors elle arrête de ressembler à un gâteau à la crème et c'est comme si c'était elle, ma mère. Après bien sûr elle finira par dire qu'elle m'avait prévenu pour le virage. Et BING, ça tombera.
10:10 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, mère
27.08.2007
Le coût de la vie

Sept cinquante, c'est un paquet de dix, ça se voit tout de suite, la forme allongée. Les paquets de cinq sont plus petits forcément. Sept cinquante, qu'est ce que je disais, avec les céréales à deux quatre-vingt-neuf, toi ma cocotte t'aurais dû prendre au chocolat, celles-là sont dégueulasses enfin c'est toi qui voit, c'est toujours eux qui voient, mais qu'est ce qu'elle avait là-dessous? Quatre quatre-vingt, non, trois quatre-vingt-quinze c'est sans applicateur. J'te donnais plus ma cocotte, t'es sûr que t'as encore besoin de ça? Chus vache quand même ou c'est pour ta gamine? Alors là franchement prends les applicateurs ou elle s'en sortira pas enfin comme je dis c'est toi qui voit, qui nous fait quinze vingt-cinq avec la baguette. Quinze euros vingt-cinq. Bingo! Pas besoin de machine tout est là dans ma tête. Tak tak c'est passé une fois ça reste là, bien sûr jusqu'à ce qu'ils changent les prix là-haut, qu'ça à foutre de changer les étiquettes mais tak ça passe, tak j'enregistre, la caissière enregistreuse ha ha! Bonjour, en tout cas l'inflation moi je te la donne mille, depuis vingt-cinq ans que je scanne des codes barres, qu'au début j'en avais la migraine, des lettres vertes qui clignotaient devant mes yeux et des barres c'était des barreaux et tak tak tout le temps dans les oreilles et bonjour bonsoir c'est vrai, c'est à devenir maboule. N'empêche Vingt-sept quatre-vingt-dix madame, je dis en vingt-cinq ans ton pot de café mon coco je te donne l'évolution du prix à l'année, à l'année! Y aura bien quelques blancs c'est sûr Bonjour mais au final tu verras, tak tak, l'envolée de ton pot de café trésor c'est de l'or en barre et je fais la synthèse hein, trois quatre-vingt, toutes marques confondues et le reste crois-moi c'est du pareil idem. Alors bon je sais que tu t'en fous Bonjour et moi aussi tu penses, j'devrais m'en balancer, d'ailleurs note bien les courses je continue de les faire, malgré les étiquettes et les prix et tout ce que j'te dis là ça me rapporte rien à part peut-être, oui un mec qu'échangerait les codes barres, c'est sûr je m'en rendrais compte mais c'est jamais arrivé, c'est vrai ça quand j'y pense c'est jamais arrivé et puis merde franchement est-ce qu'on aurait mis ma photo dans le journal, moi et la caisse ou moi et la blouse et mon badge et est-ce que du coup j'aurais changé de boulot? J'crois pas, recherche caissière enregistreuse, vingt-cinq ans d'expérience ha ha! j'ai jamais vu un truc pareil Quarante-cinq cinquante monsieur, on a jamais vu un truc pareil, alors tu vois ça sert vraiment à rien la caisse dans ma tête mais faut continuer sinon à quoi je penserais toute la journée, vraiment des coups à devenir folle, garanti pièce et main d'oeuvre ha ha! et franchement ça me dit qu'à moitié Bonjour.
12:00 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, supermarché
22.08.2007
Les pâtes

J'aime pas les pâtes. Ca colle et c'est mou. Ma mère les fait toujours trop cuire. Elle se casse faire des trucs dans sa chambre ou dans la salle à manger et ça manque jamais, quand elle revient "oh, oh, j'ai oublié les pâtes!", en courant toute affolée. Mais c'est toujours trop tard et ça bout depuis une demi-heure au moins, des fois y a même plus d'eau. Mon père et moi on trouve ça dégueulasse, ses pâtes, mais on dit rien et quand elle rajoute le jambon à côté, plein de flotte aussi, cette manie qu'elle a d'acheter le moins cher, c'est le pompon comme il dit mon père. Alors va savoir avec ça si c'est les pâtes ou le jambon le meilleur. On met un paquet de moutarde et on mange, mon père sans rien dire mais moi je râle toujours un peu. J'aime pas, je dis mais elle s'en fout ma mère. Elle continue d'oublier les pâtes.
Pour mon chocolat le matin alors là c'est l'inverse et je peux attendre un moment avant qu'elle pense à allumer le feu sous la casserole. Je lui dis quand je me lève , qu'elle y pense et que je sois pas en retard, mais elle m'écoute pas et puis elle dit c'est qui la mère à la fin? alors j'arrête. Parfois aussi elle oublie d'éteindre le feu et il brûle sans casserole ni rien dessus jusqu'à ce que je rentre de l'école ou mon père du travail. On va finir par sauter, il dit et il fait sa drôle de tête, une espèce de sourire comme s'il rigolait des bêtises de maman mais je sais bien moi, que ça le fait pas rigoler. Il dit rien, il fait le grand, parce que c'est sûr on doit vous dire d'être comme ça quand vous êtes un papa, rien dire et être fort et faire semblant de rire, mais je sais qu'il s'inquiète quand elle ne rentre pas, quand elle perd la voiture ou qu'elle reste un peu trop longtemps dans le même magasin. Il sait, mon père, qu'elle peut rester une heure devant le même rayon ou dire bonjour trois fois de suite à la dame de la caisse.
Moi ça m'inquiète pas vraiment, pas des masses comme dit mon père. Elle oublie jamais de m'embrasser pour me souhaiter bonne nuit et quand quelqu'un m'ennuie, ou quelque chose, elle oublie pas non plus les bras autour de moi et quoi dire et quoi faire. Elle oublie jamais de sentir bon et d'être jolie non plus. Mon père m'a dit qu'un jour maman nous oubliera, que c'est une maladie et qu'il faudra pas être triste et pas lui en vouloir. Pourtant il avait l'air, lui, super triste en disant ça. Fais ce que je dis pas ce que je fais, c'est toujours la même chose. Je comprends pas franchement comment maman pourrait nous oublier parce que les pâtes sur le feu et nous c'est quand même pas pareil. Il a dit aussi, mon père, qu'elle n'aura plus le même regard mais qu'il faudra qu'on continue, qu'on continue de l'appeler maman. C'est important, il a dit et il m'a fait promettre. J'ai promis pour faire plaisir, je voulais qu'il fasse semblant de sourire. J'aime pas trop c'est vrai d'habitude mais un faux sourire c'est mieux que pas de sourire du tout. Et je sais bien moi que même sans promesse, l'appeler maman c'est un truc que je risque pas d'oublier.
09:00 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs
10.08.2007
Journal d'un cocu

Ma femme me trompe.
Dès notre rencontre je l'ai su, à la manière dont elle avait regardé autour d'elle au restaurant, l'air dégagé mais cherchant quelqu'un. J'ai soupçonné immédiatement le serveur (j'étais jeune et inexpérimenté à l'époque) mais avec du recul je penche aujourd'hui pour un autre client. Peut-être le gros à droite qui transpirait. Il m'avait paru fortuné, du genre à prendre du homard (ce qu'il avait fait). Ou bien le type avec un blouson en cuir, costume d'aventurier. Oui ce devait être lui.
Peu importe : elle me trompait déjà. Je me hâtai donc de l'épouser pour en avoir le coeur net et parce que, voyez vous, je l'aimais. Et puis soyons honnètes, je pensais que ça lui passerait. Ou tout du moins je pensais qu'elle vieillirait assez vite et que l'idée de coucher avec ma femme passerait aux autres hommes. Malheureusement ma femme restait jolie, elle continuait de me tromper.
Elle a commencé par s'absenter de la maison chaque jour. J'ai trouvé un travail, avait-elle dit un soir. Je suppose qu'elle ne mentait pas : un amant régulier représente à coup sûr un travail considérable et le sien semblait particulièrement exigeant. Il la faisait venir également le week-end. Je vais faire les courses, disait-elle avant de partir, sac sur le bras et liste en main. Le souci du détail vraiment car ma femme est intelligente. C'est bien là tout le problème. Elle revenait toujours des courses avec les courses (vérification faite, les produits rapportés concordaient généralement avec la liste) et du travail avec un salaire. Cette histoire nous rapportant de l'argent, notre ménage aurait pu être très heureux. Son amant n'était certes pas généreux mais je supposais qu'il s'agissait d'une sorte de dédommagement. Ce genre de chose doit exister entre mari et amant, mais je comprends aisément qu'il n'y ait aucune règle écrite.
Je n'ai jamais rien dit par conséquent mais l'idée de voir le visage de l'Autre ne m'a jamais quitté. Je ne crois pourtant pas être exigeant et c'est bien là la preuve que je suis un mari exemplaire, mais connaître ou au moins apercevoir l'amant de ma femme me paraissait être chose banale.
Pourtant elle n'a jamais voulu, ma femme, nous présenter. Elle repoussait mes questions quotidiennes d'un geste qu'elle voulait las et soupirait, je n'ai pas d'amant. Ha! Pas à moi! Mais la femme a ses raisons et peut-être la mienne avait-elle sa timidité.
J'en étais donc réduit à la faire suivre comme le premier mari venu. Là encore j'opérais en silence et sans me plaindre. Exemplaire. D'ailleurs, le mariage avait eu ça de bon que je pouvais désormais suivre facilement ma femme. Je m'étais tout d'abord chargé de la tache quand, jeunes mariés, nous ne roulions pas sur l'or. Quels bons moments nous vécûmes alors, moi recroquevillé derrière mon volant, elle faisant mine d'aller à son travail, au supermarché, à son cours de couture, chez une amie d'enfance. Bien sûr, l'amant restait invisible, malin comme ma femme, ce qui plus d'une fois me rendit fier.
Enfin mon père mourut et j'héritai. Je pus dès lors sous-traiter sereinement ma délicate affaire aux meilleurs détectives, Tony, Franck, Charles et Fred, que j'employais à plein temps et en alternance, faisant également surveiller l'un par l'autre. Malin moi aussi. Quel couple vraiment! Nous sommes devenus amis avec le temps, Tony, Franck, Charles, Fred et moi et jamais je ne leur en voulus de n'avoir rien trouvé.
Ces derniers temps pourtant l'amant, jusque là fort discret semble prendre ses aises, et ma femme, le croirez-vous, ne dort plus chez nous. Cela a commencé il y a deux semaines maintenant et même Tony, Franck, Charles et Fred n'ont pu trouver sa trace. Ils ont tous les deux disparu. J'ai beau me raisonner, je trouve ça cavalier : un amant doit rester dans les limites du domaine qui lui est réservé. Chacun sa place, c'est ce que je pense. Pour couronner le tout hier, en voulant fouiller comme chaque jour le placard de ma femme, je l'ai trouvé vide. Plus de robes, plus de bas, plus de chemises de nuit. J'ai cherché un peu partout dans la maison mais n'ai pu remettre la main dessus et je me rends compte aujourd'hui que le reste de ses affaires est également manquant. Y compris, je le précise, sa brosse à cheveux en poils de sanglier.
Je ne sais pas à quoi ils jouent tous les deux, et pourquoi on peut avoir besoin de sa brosse à cheveux chez son amant. Cela ne me dit rien qui vaille et je trouve scandaleux vraiment que ma femme me fasse ça à moi. Moi qui suis pourtant un mari exemplaire.
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08.08.2007
La femme intérieure
J'ai pas de sein. J'te dis que j'en ai pas! Regarde, attends, tiens, tu vois? Quoi une fixette? Bien sûr toi, tu peux pas savoir. Personne peut savoir. Ce que ça fait à l'intérieur. Oui mes seins! Je parle toujours de mes seins là. Mes seins et le reste. J'ai les cheveux raides on dirait de la paille. Non j'suis pas blonde et alors? Raides et gras. J'peux jamais les coiffer, jamais. J'essaye mais, Arrête avec cette histoire de seins! C'est important tu sais. Je me regarde là, et chus à poil. Je m'regarde et j'vois rien. Y a quelque chose d'invisible chez moi. Tu comprends pas? Ouais. Bien sûr. Mais tu vois j'me dis même si on pouvait voir à l'intérieur de moi, surtout si on pouvait voir à l'intérieur, y aurait rien non plus, c'est fou. Y aurait pas de sang, pas de veines, pas d'organes. Je crois que j'suis transparente. Pour toi aussi j'y suis. Quoi, quoi? Ben transparente! Tu m'écoutes?
Tu dors. T'as raison. Toi tu es plein et lisse et tu as le goût des fraises. Qu'est ce que tu fous là dans cette piaule minable et j'ai pas changé les draps. Qu'est ce que tu nous trouves à moi et à ma piaule? Pourquoi tu pars pas comme les autres? Mais tu vas partir un jour, c'est écrit sur ton bras, c'est tatoué, et même tu sais, partout sur ton corps. Moi sur mon corps c'est blanc et triste, comme les hôpitaux : trop blanc pour qu'on aie envie d'y écrire. Tu souris en dormant. Oui, tu es beau. Tu crois que tu y arriverais toi, à écrire quelque chose sur mon mur d'hôpital? Je sais pas, ce que tu veux : un poème, une chanson. Un tag ce serait joli. Pas un truc genre cucul hein, comme les noms enlacés ou ce qu'on grave sur les bancs. Non. Marque quelque chose de fort, de violent même. Oh et puis fais ce que tu veux. Un dessin tiens. Tu dors bien, je t'envie. Je peux m'allonger près de toi? Je peux venir plus près? Donne-moi de ton sommeil, donne-moi de tes rêves. Un peu de ta force aussi. J'suis bien, là.
Tu sais, j'y pense, des seins sur ma page blanche, ce serait pas mal aussi.
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30.07.2007
Le monstre

Le monstre de mon enfance était un boucher à l'odeur de steack haché. Une montagne habillée de blanc et tachée de rouge. Il faisait bien deux mètres et en toute logique, ses pieds auraient dû dépasser sous mon lit. Il devait les rentrer ou se rouler en boule, ou peut-être qu'avec son grand couteau, il les avait coupés : je ne les ai jamais vus.
A plat ventre sur mon lit, les mains bien accrochés au bord du matelas, je me penchais un peu. Est-ce que luisait quelque part une lame ou des dents ou un regard féroce? Je ne distinguais rien que le noir infini et qui mangeait les yeux à force d'épaisseur. Pourtant il était là-dessous, le boucher.
Alors je retournais en rampant au milieu de mon lit ; milieu très exactement car on ne savait jamais d'où il pourrait sortir. Je m'enroulais alors dans le brouillon des couvertures et des draps mélangés et ne laissais rien dehors : ni tête, ni main, ni morceau d'orteil. Caché à l'intérieur car le boucher ne tranchait, disait-on dans ma tête, que ce qui dépassait. Combien de fois ai-je failli étouffer dans cette barricade épaisse et chaude qui ne laissait entrer ni l'air ni le boucher?
Je dors encore ainsi enroulé sur moi-même et ne laisse jamais un pied hors de mon lit. Je sais que les bouchers n'existent que dans les boucheries dont il ne sort le soir après la fermeture, que des hommes sans blouse et sans taches et presque sans odeur de viande. Pourtant je n'y peux rien : j'abrite toujours un monstre quelque part là-dessous. Il a mes yeux et porte mes chemises, parle en prenant ma voix et parfois vis à ma place. Quand il sort de sa cachette, l'autre à tête de moi rend tous mes amis tristes et détruit sans couteau tout ce que j'ai construit.
J'ai grandi aujourd'hui, et le monstre c'est moi.
Image GRDK
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