22.10.2007

On ne joue plus

Il y avait des bombes partout.
La guerre.
Tout le monde courait et son amie Célia avait disparu.
C'est là qu'il l'avait prise par la main.
Il avait la main chaude, peut-être qu'il venait de la sortir de la poche de son anorak. Ou peut-être qu'il avait toujours la main chaude. Il y a des gens comme ça.
Viens, il avait dit.
Il avait l'air plus âgé. Elle n'avait pas osé dire non.
Et quand il s'était mis à courir elle avait suivi.
Autour d'eux tout le monde criait et se bousculait. Ils avaient évité une poignée de soldats ennemis en se cachant derrière un arbre, un très gros chêne dont le tronc était couvert d'inscriptions.
Il serrait toujours sa main.
Où est ce qu'on va maintenant? elle lui avait chuchoté à l'oreille.
Tu vas voir.
Il l'avait entraînée jusqu'à l'ancienne annexe, avait ouvert la porte en poussant avec son épaule.
Comme dans les films, elle avait pensé.
A l'intérieur tout était sombre et humide.
Mais au moins on est à l'abri, il avait dit.
Elle avait lâché sa main, et maintenant? On fait quoi?
Assis par terre il avait répondu,
On attend. Assied-toi.
Non je vais me salir. C'est dégueulasse ici.
Et puis quelques instants plus tard,
Allons voir les autres maintenant. Ca doit être finit.
Pas question, tu serais ma prisonnière.
Elle avait haussé les épaules.
Si tu veux. Mais après on pourra aller voir les autres?
Alors il s'était levé et s'était avancé, tout près. Si près, elle avait respiré son souffle, du chewing gum à la fraise, un malabar peut-être.
Si tu m'embrasses je te libère.
Ben, je sais pas.
Moi je sais comment on fait si tu veux. T'as qu'à fermer les yeux.
Je sais pas. J'ai plus très envie. De jouer, elle avait ajouté. On peut pas aller voir les autres?
Mais il n'avait pas bougé. Son anorak le rendait très gros, très large et de si près sa bouche ressemblait à un bonbon mou, un bonbon qui soudain s'ouvrait, se rapprochait. L'odeur de fraise était devenue très forte.
Hé!!!
Il était presque tombé à la renverse quand elle l'avait poussé. Elle avait crû un instant qu'il n'allait pas bouger, ses mains s'étaient enfonçées dans le gros anorak et c'était comme s'il n'y avait eu personne à l'intérieur.
Puis elle s'était dépêchée de sortir.
Derrière elle l'anorak avait crié,
Qu'est ce qu'il y a? T'as peur que je te baise?
Dans la cour, elle avait retrouvé Célia et les autres, juste à temps pour retourner en classe.
T'étais où?
Mais elle n'avait pas répondu.
T'as peur que je te baise, raisonnait dans sa tête. Quelque chose dans cette phrase, quelque chose de bizarre, quelque chose difficile à raconter même à Célia.
Est ce que s'embrasser et baiser c'était pareil? Est ce qu'elle était devenue plus grande d'un seul coup?

25.09.2007

Se souvenir des belles choses...



Elle se souvient de la chanson qui passait en boucle, ça faisait... ça faisait...Des éoliennes au détour de la route, de la plage solitaire et des traces de sel sur la peau. Un shampoing à la banane, quelle idée! Elle se souvient des chevaux, des vieilles écrasées de soleil et de la sieste qu'il fallait faire. Eternités sans paroles, l'ombre des eucalyptus, plus de glace, un sac bleu sur le siège arrière, des cafards énormes qui couraient dans les herbes hautes, pas des cafards des.. Et les bateaux lents et silencieux, qu'on devinait gros devant l'Afrique immobile, les bateaux lents et silencieux, elle répète.
Ici est triste et froid et les visages souriants ne lui rappellent rien. Elle oublié hier, aujourd'hui, le nom de la femme dans le miroir de la chambre.
Elle a tout oublié, alors pourquoi l'Andalousie?

24.09.2007

Gueule de moi

Tu joues dans la cour des grands.
Vas-y! tu penses, fonce! Tu t'appelles ma poule ou mon pote, tu regardes ta gueule, Bing! un coup dans le menton, pour rire, tu fais des yeux, de gros yeux comme ton père, tu grognes, t'es méchant, une bête, tu pourrais tenter deux ou trois mouvements genre guerrier, genre sauvage, t'as vu ça au rugby, les gros balaises, un gros balaise oui, ce serait pas mal tu penses, tu gonfles les joues, pousse pour faire saillir les veines sur ton cou, que ça batte aussi sur la tempe, un taureau c'est ce que tu veux, c'est ce que tu voudrais. Mais tes veines ne bougent pas, ton cou fin comme celui d'un cygne, vilain petit canard, merde! pourquoi tu penses à ça? Tes histoires de môme, t'étais bien parti, tu vas quand même pas chialer, là, deux minutes avant, tu seras rouge et cette gueule de chien battu que tu détestes et qu'ils détestent tous.
Allez va, garde le rouge pour le nez, souris et fais le clown, fais les marrer ils aiment, et tant pis s'ils se cassent en haussant les épaules, "t'es vraiment trop con", fais toi petit ils oublieront, ils oublient vite. Tu souris comme t'as vu faire les méchants, avec un coin de la bouche plus haut que l'autre, tu te demandes si tu fais peur, tu veux vraiment que je te dise? Lâche l'histoire du taureau, du rugby, la cour d'école c'est pas la mort ou pas vraiment, et si jamais tu gagnes encore à celui qu'on tabasse, pense à virer tes lunettes et pars en petites foulées comme t'as vu dans Rocky.

22.09.2007

Les vieux

Ils sont deux mains serrées l'une dans l'autre.
Marchent en silence.
Ils ne voient pas les rides sur leur front,
s'assoient pour attendre la nuit.

19.09.2007

Cuisine et dépendance

On lui a dit de rentrer, qu'il n'y avait plus rien à faire qu'attendre. Attendre quoi, il pense. Là-bas il y avait du monde et ça s'agitait. C'est ça l'attente, il pense.
Il va dans la cuisine et s'assoit.
La pendule là-haut,
tic, comme d'habitude.
tac, comme d'habitude.
Comme si le monde là-bas, ne changeait pas.
Tic tac, mais quelle heure est-il?
Il regarde, il fixe. Ca ne vient pas.
Quelle heure est-il?
Un café bien sûr, il n'y avait pas pensé et ça fait combien de temps maintenant ? Et quelle heure est-il?
Du temps passe comme ça, entre le frigo et la table. Odeur de matin blême et de café jamais bu, refroidi. Il faudra le jeter. Le café réchauffé il n'a jamais aimé.
Là bas aussi, il se souvient, tout à l'heure à dix, à quinze autour de la machine, le bruit du gobelet, le ronronnement bref, et puis touiller sans fin, le nez sur les chaussures et les mots suspendus entre eux : il faut attendre.
Il y a du silence coincé dans la cuisine. Ils sont seuls accoudés sur la table, lui et son silence. Elle va mourir, il pense, c'est fini. Qu'est ce qu'il fera après? Qu'est ce qu'ils feront tous?
Se lève et refait du café. Quelle heure est-il? Cherche un autre filtre. Jette en passant un oeil à la vaisselle sale. S'il était courageux il ferait la vaisselle. Il cesserait d'attendre et ferait la vaisselle, alors peut-être le téléphone sonnerait. L'heure de l'annonce enfin. Il laisserait passer du temps encore, continuerait de laver, peut-être qu'il n'entendrait pas ou bien la peur, qui sait ce qui lui passerait par la tête. Il laisserait passer du temps et l'autre au bout du fil finirait par raccrocher. Alors ils seraient de nouveau seuls, le silence et lui. Seuls et tranquilles. Il saurait qu'elle est morte l'usine, qu'elle va fermer et que tout est fini.

24.08.2007

Moi, les enfants...

(Hommage déguisé en orange et en citron bleu)



Ce matin elle a expliqué les fractions en dessinant des tartes au tableau. Aurélien a dit qu'il aimait pas les tartes. Et puis il a collé les doigts dans son nez et il n'a plus rien dit.
Elle a expliqué le soleil et la terre aussi, avec une orange et un citron décoré en bleu. La planète bleue, alors elle a expliqué l'eau aussi et elle a fait tourner la terre autour du soleil, le citron autour de l'orange. Kevin a levé la main mais c'était pour savoir si le soleil aussi faisait du jus. En vrai, il a ajouté et il a ri dans ses mains.
Dans la cour plus tard, Samuel et Fathia sont venus lui demander si elle connaissait l'histoire de la fille intelligente. Elle leur a mis la main sur l'épaule, non, elle ne connaissait pas. Ben c'est que vous devez pas l'être alors, avec un grand sourire. Elle a dit qu'elle les punirait mais ils se sont sauvés en courant. Pendant ce temps-là Sabine et Natacha s'étaient faufilées jusque dans la classe et dépeçaient la terre et la lune avec les grands ciseaux qu'elles n'ont pas le droit de toucher. C'est ce qu'elle a conclu en revenant. Thibault a crié, la terre a explosé! et Karim a fait Ppvouuu avec sa bouche. Il y avait du jus partout sur le bureau et les ciseaux, et des écorces de citron bleues sur l'estrade. Ha c'est dégueu, a dit Aurélien sans enlever les doigts de son nez.
Elle a dit qu'elle punirait Natacha et Sabine et Fathia et Samuel. Après elle a parlé de Charlemagne mais l'un des enfants a pété. Tous ils ont ri dans leurs mains en se pinçant le nez. Crado! l'aut' hé ha t'es con le porc lui céki? céki? Ha c'est dégueu a dit Aurélien et elle lui a demandé d'enlever les doigts de son nez. Après, c'était l'heure.
Elle est rentrée chez elle et a préparé une soupe. Quand son mari est revenu du travail ils ont dîné devant la télé. Il y a eu un reportage sur les places en crèches et son mari a reparlé du bébé, de l'enfant qu'il faudrait avoir. Bientôt tu m'avais dit, oui, oui, elle a fait.
Maintenant elle est allongée sur le lit et fixe le plafond. Elle pense à son mari et à Kevin et à la terre en citron bleue. Et elle se dit que les enfants finalement, elle aime pas tellement.

31.07.2007

Dans le creux

Mal au ventre. Ca déchire et ça cogne. Roulée en boule sur le lit et la couverture dessus, l'oreiller au creux d'elle, comme un enfant qu'il faudrait protéger. C'est moi l'enfant, résonne dans sa tête. Mal. Il passe la tête dans l'encadrure de la porte, ça va mieux? Il s'inquiète. Elle sait. Sent son regard sur elle, glisser sur la couverture rouge. Rouge, elle pense. Mal au ventre. Il dit, repose toi ça va passer. La porte se referme, elle gémit. Pas un vrai mot, qu'est ce qu'elle pourrait dire? Ils sont là, les mots, au creux du ventre vide. Le futur est resté accroché un moment et depuis une heure déjà il coule hors d'elle et du temps. Le futur qui s'en va et la couverture rouge. Bouge, bouge plus. Le présent lui s'installe et fait son nid. Il est gros et sale et n'a pas l'odeur du calendula, de la poudre. Les mots sont restés, elle gémit. Il part quand même. Revient, s'assoit sur le bord du lit. Elle ne sent pas son poids sur le matelas, il est si léger et elle... Il se penche, glisse le pull minuscule dans le creux, plus vide encore que tout à l'heure. C'est chaud et doux, il faut serrer les mailles entre les doigts, tenir le fil qu'il ne faut pas tirer. Il a enlevé l'aiguille, elle serre encore plus fort. Sur elle maintenant, à terre la couverture, pars, casse-toi, et quelle idée cette couleur, demain du vert, du jaune, du soleil et du blanc. Comme elle il s'enroule, autour d'elle il tient chaud, glisse sa main. Le creux. Prend le fil qu'il ne faut pas tirer et tire, tire. Elle sent tout se défaire et lui échapper mais c'est doux et ça ne fait même pas mal. Elle arrête de serrer et laisse partir doucement, le fil à terre, une petite bosse informe, qu'est ce que c'était déjà? Tu auras oublié bientôt, ça y est, c'est fini. Il glisse une main dans le creux et ça remplit doucement à l'intérieur d'elle-même.

27.07.2007

Séminaire



Ils ont de l’eau jusqu’aux genoux, les genoux dans l’eau et dans la boue. Epaisse, noire, dégueulasse la boue. Et eux y collent leurs pieds et les enfoncent. L’un après l’autre. Le gauche, le droit. Ils marchent, ils crèvent, ils vont crever. C’est sûr, ils vont tomber dans l’eau. Et alors la boue s’insinuera, jusqu’à la bouche, jusqu’aux yeux, jusqu’aux cheveux, et puis plus rien.

« Quelle belle aventure ! » L’autre a dit ça avec le sourire. "Quelle belle aventure ! » C’est un connard. C’est un connard trempé et heureux qui répète : « Quelle belle aventure ». « Ta gueule ! » Celui de derrière. Lunettes de comptable policées et sages. Il était presque affectueux depuis le début et là il hurle « Ta gueule ! » Il est à bout. Les lunettes dans l’eau une fois, deux fois, dix fois. La comptabilité est à bout. Elle crie à bas les cons. Il crie et ça résonne partout comme un écho ; ou peut-être qu’il hurle encore et encore la même chose. Le troisième maintenant qui veut rendre service. « Chut, chut ». Gentil. Ils sont tous dans le même bateau. « Le même bateau ? » C’est le comptable qui a crié. « Le même bateau ? » Il en peut plus, il est fou. Il répète en riant, le même bateau, le même bateau. Et il en pleure de rire, comme ça là, les pieds dans la merde humide. « Connard ! » il finit par hurler au troisième, le gentil, le mou. Alors le dernier, le gros ; une montagne ce type, un paquebot qui fend les eaux, derrière lui des vagues gigantesques, ça houle et ça tangue. Le gros s’avance et dit ta gueule, mais pas comme l’autre, calmement quoi. Puis il écrase sa paluche monstrueuse sur le comptable. La tête plonge aussi sec. Peut-être pas jusqu’à la boue, non, mais pas loin. "C’est juste pour le calmer", il fait. Du calme pour le gros. Pour le molosse. Y a pas que la tête dans l’eau forcément, lunettes à la mer onzième. L’autre s’étouffe. Le gros passe. Le connard du début dans le sillage du gros.

Maintenant il y a donc le gros devant, le premier connard est deuxième, silencieux, puis le mou et loin, loin derrière tout ce beau monde, il y a les lunettes à la surface de l’eau. Sacré qualité ces montures. Elles flottent. Et dessous, si jamais on pouvait regarder sous l’eau, si jamais on pouvait ouvrir les yeux dans ce jus noir et visqueux, on verrait le comptable. Il a sa gueule de comptable dans la boue. Il a aussi son cul de comptable dans la boue. Aveugle et sourd maintenant, il n’a plus envie de rien ; de l’eau plein les poumons et la vie presque partie.



Mieux vaut en rire en cliquant ICI

20.07.2007

Plage arrière



Il a un maillot de bain un peu trop grand pour lui. Ca baille sur les fesses, comme rempli de sable ou de merde ou de n'importe quoi qu'un môme transporte à cet endroit-là.
Il court quand même.
Malgré le baillement à l'arrière, malgré cet énorme pli.
Rouge à rayure bleues comme on n'en fait plus.
La plage est encore grande pour lui.
Il court comme ça depuis le début de l'été. Les autres sont plus loin au milieu des châteaux. Il ignore sa solitude. Il court sans s'arrêter. Le soir on doit l'attraper et le serrer fort pour le ramener. Il se débat souvent puis se laisse faire. Parfois aussi on soigne quelques brûlures sur ses épaules, le soleil, la peau pèle maintenant beaucoup, souvent coupures aux pieds, canettes métalliques et verre brisé.

C'est sûr l'année prochaine on refusera de l'emmener. Son grand corps d'arbre à l'automne fait comme une ombre sur la plage. Et les petits enfants qui jouent ont peur du demeuré.

16.07.2007

Miss Lily

Quand elle rentre le soir, Miss Lily commence d’abord par accrocher son manteau. S’il a plu ou neigé, elle le secoue un peu au-dessus de la baignoire puis le pend à l’une des poignées du placard de la cuisine, une serpillère pliée dessous. Son dos la fait souffrir lorsqu’elle lève les bras jusqu’à la poignée. Puis, Miss Lily enlève ses chaussures qu’elle place dans le vestibule, sous la patère où est accroché son manteau les jours où il n’a pas plu ni neigé. Enfin, Miss Lily se déshabille. Elle pose son uniforme sur le lit, la jupe et la veste bleue, le minuscule chapeau. Elle ne garde sur elle que sa combinaison chair et ses bas. Elle pend ensuite la jupe et la veste sur un cintre qu’elle suspend au crochet fixé au mur, le mur opposé à sa tête de lit. Elle met ensuite la chemise dans le panier de linge sale, tous les jours, car la transpiration laisse une auréole jaunâtre au niveau des aisselles.
Puis, Miss Lily ferme la porte de sa chambre et rejoint la cuisine. C’est toujours en combinaison chair qu’elle prépare le dîner. Elle ouvre d’abord le frigo en grand, au besoin positionne la poubelle pour maintenir la porte ouverte, et va chercher la desserte en plastique montée sur roulettes. Celle-ci est rangée pliée entre l’évier et la machine à laver. Elle la roule jusqu’au frigo. Le buste penché, la tête plongeant dans l’ouverture, elle sélectionne sur les étagères les produits qui constitueront son repas. Son dos la fait souffrir lorsqu’elle se relève. Elle prend aussi quelques produits dans le placard et les pose également sur la desserte.
Quand tout est prêt, elle referme le frigo et pousse la desserte jusqu’au salon où elle s’assoit dans le fauteuil en velours marron situé au fond de la pièce. Son dos la fait souffrir lorsqu’elle s’assoit et lorsqu’elle reste assise. Une fois la télévision allumée, la télécommande se trouve sur le bras gauche du fauteuil, Miss Lily commence son repas. Il est constitué de fromages, de charcuteries diverses, saucisses, boudins, et rillons sous vide, yaourts. Si elle n’a pas fait les courses, elle ouvre des boites de cassoulet, de raviolis, de salé aux lentilles ou de haricots et mange à même les boites.
Jamais Miss Lily ne baisse le regard vers le plateau. Elle fixe la télévision. A ses yeux les images, à sa bouche la nourriture et la vodka. La bouteille est rangée dans la malle près du fauteuil. Cinq ou six bouteilles d’avance, c’est le stock minimum. Ce nombre est seulement doublé durant les fêtes, Noël, Jour de l’an, Pâques, Pentecôte. Miss Lily boit la vodka pure. Du goulot, elle laisse descendre le liquide à grosse gorgées. La brûlure semble forte au début, puis toujours elle s’atténue. Son dos aussi la fait moins souffrir. Miss Lily mange lentement. Elle mâche chaque bouchée avec application. Elle porte la bouteille à ses lèvres au même rythme que sa fourchette, un rythme lent et régulier, sans interruption.
Au fur et à mesure qu’elle les vide, Miss Lily empile les emballages sur un coin de la desserte, la bouteille vide sur un autre.
Quand elle a fini son dîner, Miss Lily essuie ses mains sur sa combinaison sauf quand elle porte celle en nylon. Le nylon n’absorbe pas suffisamment et laisse un film gras qui risque de tacher les draps. Les repas de Miss Lily durent en général jusqu’aux émissions de pêche et de chasse du milieu de la nuit.
Avant de se coucher, Miss Lily va vomir dans les toilettes, soit qu’elle se fasse vomir, soit que l’alcool ou l’excès de nourriture l’y poussent. Son dos la fait souffrir lorsqu’elle s’agenouille devant la cuvette. En se relevant, Miss Lily essuie sa bouche d’un revers de la main puis sa main sur la combinaison chair. Lorsqu’elle va dans sa chambre, elle prend soin de refermer la porte derrière elle.
Là, Miss Lily enlève ses bas et se regarde dans la psyché posée à droite du lit. Elle regarde ses poignets et ses chevilles, minces comme ceux d’une enfant, ses pommettes saillantes, ses clavicules creusées ; sous la combinaison, ses genoux sont comme deux oranges. Miss Lily est particulièrement mince. Les années n’ont pas alourdit sa silhouette qui parait toujours plus frêle, presque fragile.

A presque soixante ans, Miss Lily conserve une silhouette de jeune fille.

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