31.08.2007
La fameuse recette des vacances à l'espagnole
Prenez un auteur de blog (comptez un auteur pour une centaine d'invités). L'oeil doit être vif, le poignet souple. Attention, des traces de corne ou de durillon peuvent parfois apparaître sur le bout des doigts : cela n'altère en rien la qualité du produit.
On aura pris soin plusieurs jours à l'avance de faire un test de tenue à la cuisson de l'auteur de blog sur deux puis sept jours.
Après avoir en avoir retiré délicatement la souris, puis l'ordinateur (à l'aide d'un couteau à beurre par exemple), enveloppez sommairement l'auteur de blog dans une couverture et roulez jusqu'à l'océan. Arrivé sur la plage, dégagez votre plan de travail en délimitant un carré de deux mètres sur quatre sur le sable chaud. Au besoin, plantez un parasol et creusez une gouttière de quelques centimètres de profondeur : cela suffit généralement à éloigner les insectes et autres vacanciers. A présent déroulez l'auteur de blog et évidez-en la tête au dessus d'une bassine en plastique bleu : histoires inachevées, idées de, doutes, listes de choses à, orgueil, secouez bien pour retirer jusqu'aux plus petites phrases à replacer et autres bons mots non digérés. Préparez une farce peu calorique à base de romans d'été, de temps supsendu et de couchers de soleil. Après avoir rempli la tête, enduisez les parties charnues de l'auteur de blog avec une sauce au beurre à fort indice de protection.
Ficelez le tout dans un maillot de bain rose bonbon ou bleu lavande et laissez cuire deux semaines en remuant de temps en temps. N'oubliez pas d'arroser régulièrement d'eau de mer et de sangria glacée. Au loin, Madrid se réveille doucement...
Bien secouer avant de servir accompagné de pommes de terre en robe de chambre et d'une belle arrière-saison.
13:45 Publié dans N'essayez pas chez vous | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, vacances
30.08.2007
La femme de mon père

Je suis couché dans l'herbe depuis tout à l'heure et je pense à la femme de mon père. J'adore dire ça, la femme de mon père. Ca la fout hors d'elle, elle trépigne comme une gosse, arrête de m'appeler comme ça, pourquoi tu m'appelles comme ça? Pourquoi tu m'appelles pas Catherine comme ton frère? Là si je suis en forme je rigole genre Catherine c'est un prénom de merde, je peux pas t'appeler Patricia à la place? Pat! Pat! Fais-moi un calin Pat! et à force de la courser en hurlant Pat j'arriverai à la faire marrer. Tous les autres jours, les jours où j'ai pas envie de jouer et de courir pour la faire glousser, je balance des trucs comme mon frère c'est un con, et vous êtes tous des cons et vous me faites chier, et là rideau, je vais dans ma piaule et je claque la porte. C'est radical. Après ça on me fiche la paix pendant au moins une demi-heure. A tous les coups ça finit par frapper, c'est Catherine, c'est toujours Catherine, elle appelle, ouvre la porte s'il te plait il faut qu'on parle, je comprends qu'à ton âge. Elle a pas eu d'enfants la femme de mon père, elle a que nous pour pratiquer le Dolto qu'elle lit par paquet de dix, alors elle s'applique. Elle cherche les mots, les mains aussi. Mais moi j'ai besoin de respirer et elle me bouffe mon air à être toujours là, toujours trop près. Alors BING, ça tombe. Quand elle passe la main dans mes cheveux, quand elle demande tu m'embrasses pas ce matin, quand elle s'inquiète si j'ai bouffé ou faim et surtout si je fais attention avec la voiture parce que, il est traître ce virage tu sais, vingt fois, trente fois qu'elle me le rappelle tu penses, quand elle fait des trucs comme ça je peux pas m'en empêcher, BING ça tombe : t'es pas ma mère. Je rajoute au choix haussement d'épaules ou regard noir. Après ça je respire parce qu'elle se barre chouiner dans sa chambre. Je vois pas pourquoi ça la rend triste de pas être ma mère. Ma mère elle s'est tirée quelque part, on sait pas bien où, elle vit seule il parait et elle a l'air de s'en foutre. C'est ça ma mère alors je vois pas pourquoi on voudrait être comme elle. Mais Catherine, elle, elle veut apparemment alors mon père m'engueule pour que j'aille la voir. Toc, toc, là c'est moi qui frappe, Catherine, je peux entrer? Elle ouvre, je dis pardon et je la laisse m'embrasser. Scène finale. Musique. Tout est rodé depuis que j'ai dix ans et qu'elle est arrivée.
De penser à ça couché dans l'herbe j'ai envie de me marrer. Je suis bon pour la version longue. Je dois avoir quoi, une jambe cassée au moins, peut-être les deux, de toute façon j'aime autant éviter de bouger. J'ai pas tourné la tête non plus, je suis pas sûr d'y arriver, mais l'état de la voiture je m'en doute. J'ai qu'à attendre maintenant mais y a comme une sirène au loin alors ça devrait pas traîner. Après ce sera mon lapin, j'ai eu si peur, tu nous a fait si peur et des baisers partout. Je grognerai un peu et je la laisserai me serrer dans ses bras. Je dirai rien à ce moment-là parce que, c'est vrai qu'elle est soûlante Catherine avec son amour qui déborde, mais y a des moments comme tout à l'heure quand elle viendra, des moments où elle serre et tout devient solide autour de moi et je peux m'appuyer, elle serre et c'est comme si elle n'allait plus me lâcher quoi que je fasse, et qu'on allait rester comme ça tout le temps. Alors elle arrête de ressembler à un gâteau à la crème et c'est comme si c'était elle, ma mère. Après bien sûr elle finira par dire qu'elle m'avait prévenu pour le virage. Et BING, ça tombera.
10:10 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, mère
29.08.2007
Cent ans de solitude

"La vieillesse est un plat qui se mange à l'ombre."
José Garcia Marquez
09:00 Publié dans Brillons en société en attendant la révolution | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Photo, Marquez, solitude
28.08.2007
La Bretagne, combien de divisions?

"Chère Professeur Loca, pourquoi pleut-il autant en Bretagne?"
Erwan, 7 ans, Guimaëc (22)
Ha, Erwan... il est 16h30 un soir de novembre et la nuit tombe. Tu as tourné ton joli visage de gamin post-poupon face aux éléments déchainés: la mer, le vent...et la pluie. La pluie, cette amie qui ne te quitte pas depuis ta naissance, cette amie collante et froide qui t'empêchera dans quelques années de courir nu à la poursuite de Lannwenn sur la plage de Douarnenez. Alors tu serres tes petits poings (rageurs, cela va de soi) et tu hurles à qui voudra t'entendre: Pourquoi? Pourquoi?
Au risque de m'attirer les foudres des nombreux bigoudophiles de par le monde, je ne vais pas te mentir Erwan : oui, il pleut en Bretagne. Alors pourquoi un petit bout de paradis fleurant bon les embruns et les pâtisseries au beurre est-il la proie de tels déversements aqueux? J'ai presqu'envie de te dire que c'est comme le Port-Salut tant la réponse est évidente. Cependant je me doute fort bien que tes connaissances fromagères sont encore aujourd'hui largement limitées au gruyère et à ses dérivés et m'en vais donc t'expliquer.
Il pleut en Bretagne car la Bretagne est en Grande-Bretagne. Souezh, non? En effet si l'on connait fort bien les accords de Yalta (février 1945), on connait moins les accords de Landaul (mars 1945). Ces accords bi-partites signés entre Roosevelt et Churchill devaient permettre initialement aux deux super-puissances de l'époque de régler le sort de la France à l'insu de Staline qui "s'en était déjà mis plein la gueule avec les Pays Baltes et la Pologne*". La chose étant peu aisée, le grand Charles ayant d'ores et déjà rétabli un Gouvernement Provisoire de la République Française, les deux papys décidèrent d'une annexion culturelle plutôt que politique. Ainsi fut fait et Churchill récupéra la Bretagne (Mont Saint-Michel et Nantes compris), laissant le reste de la France s'abandonner aux mains du Grand Amerloque, ivre de chewing-gum sans sucre, de séries télés et de chaussures de sport. Mais si les français de Lille à Marseille collaborèrent pleinement avec l'envahisseur au chapeau de cow-boy, les anglais durent très vite se rendre à l'évidence : le breton ne serait jamais un bon anglais. Ainsi, malgré de nombreuses tentatives dont des distributions gratuites de thé dans les écoles et des lâchers de Guiness au-dessus de Rennes, les bretons continuèrent de picoler du cidre dans des tasses sans anse en mangeant des crèpes sans marmelade d'orange. Contre toute attente, le mimétisme météorologique et l'aéroport de Dinard sont aujourd'hui les seules preuves tangibles du rattachement culturel de la Bretagne à la Perfide Albion.
Bien sûr on pourra se demander à juste titre : pourquoi pleut-il autant en Grande-Bretagne, alors même que les anglais sont un homme comme les autres? Sur ce point les météorologues restent perplexes et les explications peu satisfaisantes. Un éclairage intéressant peut toutefois être trouvé dans les travaux du théologien Mike Atherton qui voit dans le taux d'humidité élevé observé en Grande-Bretagne, une sorte de châtiment divin à l'encontre des inventeurs du cricket dont les interminables retransmissions télévisées seraient, toujours selon Atherton, propices aux péchés de chair. De là à voir dans les fortes précipitations enregistrées en France depuis l'élection présidentielle un quelconque châtiment divin, il n'y a qu'un pas que je laisse aux plus gauchistes de mes lecteurs le soin de franchir allègrement.
Quant à toi Erwan, je te conseille de prendre ton mal en patience et d'attendre ta première année à la faculté de médecine de Nice-Sophia Antipolis pour découvrir les joies du bain de minuit. Je t'embrasse.
* Extrait du protocole secret de la Conférence de Landaul le 13 mars 1945
11:05 Publié dans Professeur Loca | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, Bretagne
27.08.2007
Le coût de la vie

Sept cinquante, c'est un paquet de dix, ça se voit tout de suite, la forme allongée. Les paquets de cinq sont plus petits forcément. Sept cinquante, qu'est ce que je disais, avec les céréales à deux quatre-vingt-neuf, toi ma cocotte t'aurais dû prendre au chocolat, celles-là sont dégueulasses enfin c'est toi qui voit, c'est toujours eux qui voient, mais qu'est ce qu'elle avait là-dessous? Quatre quatre-vingt, non, trois quatre-vingt-quinze c'est sans applicateur. J'te donnais plus ma cocotte, t'es sûr que t'as encore besoin de ça? Chus vache quand même ou c'est pour ta gamine? Alors là franchement prends les applicateurs ou elle s'en sortira pas enfin comme je dis c'est toi qui voit, qui nous fait quinze vingt-cinq avec la baguette. Quinze euros vingt-cinq. Bingo! Pas besoin de machine tout est là dans ma tête. Tak tak c'est passé une fois ça reste là, bien sûr jusqu'à ce qu'ils changent les prix là-haut, qu'ça à foutre de changer les étiquettes mais tak ça passe, tak j'enregistre, la caissière enregistreuse ha ha! Bonjour, en tout cas l'inflation moi je te la donne mille, depuis vingt-cinq ans que je scanne des codes barres, qu'au début j'en avais la migraine, des lettres vertes qui clignotaient devant mes yeux et des barres c'était des barreaux et tak tak tout le temps dans les oreilles et bonjour bonsoir c'est vrai, c'est à devenir maboule. N'empêche Vingt-sept quatre-vingt-dix madame, je dis en vingt-cinq ans ton pot de café mon coco je te donne l'évolution du prix à l'année, à l'année! Y aura bien quelques blancs c'est sûr Bonjour mais au final tu verras, tak tak, l'envolée de ton pot de café trésor c'est de l'or en barre et je fais la synthèse hein, trois quatre-vingt, toutes marques confondues et le reste crois-moi c'est du pareil idem. Alors bon je sais que tu t'en fous Bonjour et moi aussi tu penses, j'devrais m'en balancer, d'ailleurs note bien les courses je continue de les faire, malgré les étiquettes et les prix et tout ce que j'te dis là ça me rapporte rien à part peut-être, oui un mec qu'échangerait les codes barres, c'est sûr je m'en rendrais compte mais c'est jamais arrivé, c'est vrai ça quand j'y pense c'est jamais arrivé et puis merde franchement est-ce qu'on aurait mis ma photo dans le journal, moi et la caisse ou moi et la blouse et mon badge et est-ce que du coup j'aurais changé de boulot? J'crois pas, recherche caissière enregistreuse, vingt-cinq ans d'expérience ha ha! j'ai jamais vu un truc pareil Quarante-cinq cinquante monsieur, on a jamais vu un truc pareil, alors tu vois ça sert vraiment à rien la caisse dans ma tête mais faut continuer sinon à quoi je penserais toute la journée, vraiment des coups à devenir folle, garanti pièce et main d'oeuvre ha ha! et franchement ça me dit qu'à moitié Bonjour.
12:00 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, supermarché
25.08.2007
Le conte du week-end : l'histoire de la petite fille qui voulait changer le monde
Conte à l'usage des adultes et autres enfants ayant grandi.

Il était une fois l’histoire d’une petite fille qui voulait changer le monde. Cette histoire s’est déroulée il y a quelques minutes, dans un pays très lointain juste à côté de chez moi (mais j’habite moi-même très très loin). Ce jour là donc, naquit une petite fille vachement normale avec deux bras, une tête, deux jambes et une couche sur les fesses. Elle avait un papa et une maman, tous deux vachement contents de leur nouvel achat : une magnifique poussette trois roues qu’on peut même faire du roller avec. Bref, une petite fille comme les autres en apparence, mais en apparence seulement. Car toute petite qu’elle était, elle avait décidé de changer le monde.
D’abord elle ne fit rien. Cela dura sept ans environ. Sept années pendant lesquelles elle observa patiemment ce qui l’entourait. Et ce qu’elle vit la confirma dans l’idée que le monde devait être changé. Partout les gens souffraient. A la télévision, dans la rue. Ils avaient faim, ils avaient froid, ills faisaient la guerre, ils étaient blessés ou malades, ou pauvres, ou seuls, ou tout à la fois. Pendant ce temps-là, la petite fille grandissait. Elle comprit très vite que les adultes en tout genre qui peuplaient son univers (parents, professeurs, médecins, oncles, tantes…) étaient bien impuissants. D’ailleurs ils le disaient eux-mêmes. Lorsque la petite fille leur demandait : « Et toi, tu sais changer le monde ? » ils répondaient en hochant la tête, un sourire aux lèvres : « Bien sûr que non, ha si j’avais ton âge, peut-être. Tu verras quand tu auras le mien ». La petite fille pensait que c’était bien dommage.
Un mois de mars en apparence comme les autres, mais en apparence seulement. Un soir de ce mois-là, le papa de la petite fille rentra plus tôt que d’habitude. Il resta assis longtemps dans la cuisine en grande conversation avec maman. Puis ils pleurèrent tous les deux et allèrent au lit. Le lendemain, le papa resta à la maison alors qu’il n’était pas malade. Les jours passèrent sans qu'il retourne travailler. Finalement il n’y retourna jamais. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi, le papa de la petite fille hocha la tête en souriant :
« C’est compliqué tu sais. L’entreprise dans laquelle je travaille a licencié la moitié du personnel ».
« Qu’est ce que ça veut dire licencier ? », demanda la petite fille.
« Ca veut dire mettre à la porte. Ca veut dire qu’on n’a plus de travail ».
« Et pourquoi ils ont fait ça, papa ? »
« Je ne sais pas ma chérie. C’est la direction qui décide ces choses là ».
Ayant répondu, pensait-il, aux interrogations de sa fille, le papa s’en alla au jardin bêcher les pieds de tomates, en songeant aux factures de ce mois là, et de tous les autres aussi.
Quant à la petite fille, elle s’en alla prendre son goûter à la cuisine et songea qu’enfin elle avait trouvé quelqu’un qui pourrait l’aider, quelqu’un qui pourrait changer le monde. Un peu.
Elle se rendit le lendemain matin dans les bureaux de la direction.
L’entreprise de son papa, ou plutôt l’ancienne entreprise de son papa, était un vaste complexe industriel qui trônait, telle une grosse verrue grise, au milieu des champs, un peu après la sortie de la ville. Avec ses immenses tuyaux de fer un peu rouillés, ses grandes cheminées qui crachaient des nuages noirs et ses hauts grillages de vraie-fausse prison, elle ressemblait à un gros paquebot échoué. « C’est très triste un paquebot échoué », pensa la petite fille. « C’est très moche aussi », se dit-elle encore en passant la grande barrière qui délimitait très précisément le monde du dehors et le monde du dedans. Arrivée dans le bureau de la direction, la petite fille fut surprise de constater qu’il ne s’y trouvait qu’un petit homme qui semblait se cacher derrière son grand bureau. C’était lui l’homme très puissant qui pouvait renvoyer tout le monde ? C’était lui la direction ?
La petite fille lui demanda néanmoins :
« Est-ce que tu sais changer le monde ? Est-ce que tu pourrais redonner leur travail aux gens ? »
Alors le directeur, car s’en était bien un, hocha doucement la tête en souriant :
« Chère petite, ce n’est pas moi qui peut changer les choses, c’est le groupe ».
La petite fille ne voyait pas très bien ce que pouvait être ce groupe si puissant ni où il se trouvait, mais elle se dit que lorsqu’on veut changer le monde, il faut le vouloir très fort et parfois partir très loin.
Alors la petite fille dit au revoir à ses parents et partit pour la Très Grande Ville où, disait-on, tous les groupes avaient élu domicile.
Elle arriva bien vite dans ce qui semblait être leur repère. Une immense champignonnière où avaient poussé, abomination de la nature des hommes, des dizaines, des centaines ? d’immeubles vitrés. La petite fille devait lever la tête pour apercevoir le ciel. Le soleil, lui, avait disparu depuis longtemps derrière les monstres de verre. La petite fille se dit que décidément, tout cela était très moche. Plus moche encore que le paquebot abandonné. Lorsqu’elle arriva dans le bureau du conseil d’administration (c’est du moins ce qu’on lui avait dit), elle se trouva une fois encore devant un petit monsieur bien inoffensif en apparence. Mais en apparence seulement. Elle n’eut pas besoin de parler car le petit monsieur prit la parole en premier :
« Je t’attendais petite fille, laisse-moi t’expliquer »
Et le petit monsieur expliqua. Pendant trente minutes, il disserta, énonça, démontra, agita des dizaines de graphiques colorés et de tableaux bien proprets, des chiffres bien rangés, solides soldats témoins de l’incroyable bataille : la guerre économique !!!! La mondialisation, les coûts, la concurrence, les chinois… Vous pourriez croire que la petite fille ne comprit rien du tout. Et bien détrompez-vous. D’ailleurs elle ne fut pas surprise le moins du monde lorsque le petit monsieur hocha la tête en souriant et lui dit :
« Tu vois petite, moi non plus je ne peux rien faire. »
Il ajouta :
« Mais je t’aime bien et si tu veux, je te donnerai l’adresse de quelqu’un qui peut t’aider. Quelqu’un qui peut changer le monde »
« C’est un directeur ? », demanda la petite fille.
« Non », répondit le petit monsieur.
« C’est un groupe ? »
« Non petite. C’est un président. »
Et la petite fille se remit en route.
Lorsqu’elle arriva à l’adresse indiquée, elle se dit qu’au moins le Président habitait une bien jolie maison. Ce n’était ni une verrue d’acier, ni un monstre de verre. C’était une grande maison blanche avec de beaux jardins.
Une fois dans le bureau du Président, la petite fille se dit qu’il était peut-être l’homme qu’elle cherchait. Il était grand, souriant, et ne se cachait pas derrière un bureau. Il vint à sa rencontre et serra longuement la petite main dans la sienne. Puis il la fit asseoir dans un grand fauteuil de velours rouge.
Sans attendre, la petite fille lui demanda :
« Est-ce que tu peux changer le monde ? ».
Alors le Président éclata d’un petit rire bien innocent en apparence, mais en apparence seulement. Son petit rire monstrueux s’introduisit dans les oreilles de la petite fille et se faufila jusque dans son cœur. Là, le petit rire monstrueux que les adultes donnent si souvent à entendre aux enfants, le petit rire monstrueux de certitudes, le petit rire monstrueux détruisit tous les rêves du plus petit jusqu’au plus insensé.
Et la petite fille qui voulait changer le monde mourut.
On ne retrouva d’elle qu’un petit corps ratatiné qui hochait la tête en souriant.
Voilà pourquoi, depuis ce jour, les enfants n’ont plus envie de changer le monde. Eux non plus. A moins que….
12:35 Publié dans Le conte est bon | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, contes pour adultes
24.08.2007
Moi, les enfants...
(Hommage déguisé en orange et en citron bleu)

Ce matin elle a expliqué les fractions en dessinant des tartes au tableau. Aurélien a dit qu'il aimait pas les tartes. Et puis il a collé les doigts dans son nez et il n'a plus rien dit.
Elle a expliqué le soleil et la terre aussi, avec une orange et un citron décoré en bleu. La planète bleue, alors elle a expliqué l'eau aussi et elle a fait tourner la terre autour du soleil, le citron autour de l'orange. Kevin a levé la main mais c'était pour savoir si le soleil aussi faisait du jus. En vrai, il a ajouté et il a ri dans ses mains.
Dans la cour plus tard, Samuel et Fathia sont venus lui demander si elle connaissait l'histoire de la fille intelligente. Elle leur a mis la main sur l'épaule, non, elle ne connaissait pas. Ben c'est que vous devez pas l'être alors, avec un grand sourire. Elle a dit qu'elle les punirait mais ils se sont sauvés en courant. Pendant ce temps-là Sabine et Natacha s'étaient faufilées jusque dans la classe et dépeçaient la terre et la lune avec les grands ciseaux qu'elles n'ont pas le droit de toucher. C'est ce qu'elle a conclu en revenant. Thibault a crié, la terre a explosé! et Karim a fait Ppvouuu avec sa bouche. Il y avait du jus partout sur le bureau et les ciseaux, et des écorces de citron bleues sur l'estrade. Ha c'est dégueu, a dit Aurélien sans enlever les doigts de son nez.
Elle a dit qu'elle punirait Natacha et Sabine et Fathia et Samuel. Après elle a parlé de Charlemagne mais l'un des enfants a pété. Tous ils ont ri dans leurs mains en se pinçant le nez. Crado! l'aut' hé ha t'es con le porc lui céki? céki? Ha c'est dégueu a dit Aurélien et elle lui a demandé d'enlever les doigts de son nez. Après, c'était l'heure.
Elle est rentrée chez elle et a préparé une soupe. Quand son mari est revenu du travail ils ont dîné devant la télé. Il y a eu un reportage sur les places en crèches et son mari a reparlé du bébé, de l'enfant qu'il faudrait avoir. Bientôt tu m'avais dit, oui, oui, elle a fait.
Maintenant elle est allongée sur le lit et fixe le plafond. Elle pense à son mari et à Kevin et à la terre en citron bleue. Et elle se dit que les enfants finalement, elle aime pas tellement.
09:00 Publié dans Brèves de conteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs, annie saumont
23.08.2007
La fin du Grand Capital
"Alors on mit le Grand Capital sous les verrous et les bonnes gens furent sauvées."
Karl Marx - Le Capital : The Ultimate Return (non publié à ce jour)
10:50 Publié dans Brillons en société en attendant la révolution | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Photos, Karl Marx, Politique
22.08.2007
Les pâtes

J'aime pas les pâtes. Ca colle et c'est mou. Ma mère les fait toujours trop cuire. Elle se casse faire des trucs dans sa chambre ou dans la salle à manger et ça manque jamais, quand elle revient "oh, oh, j'ai oublié les pâtes!", en courant toute affolée. Mais c'est toujours trop tard et ça bout depuis une demi-heure au moins, des fois y a même plus d'eau. Mon père et moi on trouve ça dégueulasse, ses pâtes, mais on dit rien et quand elle rajoute le jambon à côté, plein de flotte aussi, cette manie qu'elle a d'acheter le moins cher, c'est le pompon comme il dit mon père. Alors va savoir avec ça si c'est les pâtes ou le jambon le meilleur. On met un paquet de moutarde et on mange, mon père sans rien dire mais moi je râle toujours un peu. J'aime pas, je dis mais elle s'en fout ma mère. Elle continue d'oublier les pâtes.
Pour mon chocolat le matin alors là c'est l'inverse et je peux attendre un moment avant qu'elle pense à allumer le feu sous la casserole. Je lui dis quand je me lève , qu'elle y pense et que je sois pas en retard, mais elle m'écoute pas et puis elle dit c'est qui la mère à la fin? alors j'arrête. Parfois aussi elle oublie d'éteindre le feu et il brûle sans casserole ni rien dessus jusqu'à ce que je rentre de l'école ou mon père du travail. On va finir par sauter, il dit et il fait sa drôle de tête, une espèce de sourire comme s'il rigolait des bêtises de maman mais je sais bien moi, que ça le fait pas rigoler. Il dit rien, il fait le grand, parce que c'est sûr on doit vous dire d'être comme ça quand vous êtes un papa, rien dire et être fort et faire semblant de rire, mais je sais qu'il s'inquiète quand elle ne rentre pas, quand elle perd la voiture ou qu'elle reste un peu trop longtemps dans le même magasin. Il sait, mon père, qu'elle peut rester une heure devant le même rayon ou dire bonjour trois fois de suite à la dame de la caisse.
Moi ça m'inquiète pas vraiment, pas des masses comme dit mon père. Elle oublie jamais de m'embrasser pour me souhaiter bonne nuit et quand quelqu'un m'ennuie, ou quelque chose, elle oublie pas non plus les bras autour de moi et quoi dire et quoi faire. Elle oublie jamais de sentir bon et d'être jolie non plus. Mon père m'a dit qu'un jour maman nous oubliera, que c'est une maladie et qu'il faudra pas être triste et pas lui en vouloir. Pourtant il avait l'air, lui, super triste en disant ça. Fais ce que je dis pas ce que je fais, c'est toujours la même chose. Je comprends pas franchement comment maman pourrait nous oublier parce que les pâtes sur le feu et nous c'est quand même pas pareil. Il a dit aussi, mon père, qu'elle n'aura plus le même regard mais qu'il faudra qu'on continue, qu'on continue de l'appeler maman. C'est important, il a dit et il m'a fait promettre. J'ai promis pour faire plaisir, je voulais qu'il fasse semblant de sourire. J'aime pas trop c'est vrai d'habitude mais un faux sourire c'est mieux que pas de sourire du tout. Et je sais bien moi que même sans promesse, l'appeler maman c'est un truc que je risque pas d'oublier.
09:00 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, nouvelles et textes brefs
21.08.2007
La plage à la nage

La plage à la nage!
A la nage!
Le petit hurle et bout
La plage! La plage!
Les pieds dans le truc doré
et chaud
et doux
La plage enfin.
Mamie à droite parasol à rayures
magazines et livres
un tricot?
Combien de temps comme ça?
Ici
Là
Face à la mer
La plage et le monde
Le BRUIT
Les grands pires que les mômes
Courent et s'attrappent et se jettent
dans le truc doré
et chaud
et doux
Y a des marrons, chocolat, des vraiment foncés,
des vieux tanés et ridés
Mais depuis combien de temps vraiment?
Y a des roses aussi et des blancs
avec marques...................et sans
Y a des slips qui sèchent
et du vent pour les faire balancer
Y a des pelles et des sceaux
des châteaux qui vacillent
Les coquillages on dirait des déco!
et des ponts-levis et des douves
Tout ça en truc doré
froid et humide maintenant
qui fond et disparaît sur la plage à la nage
Car la grande est montée et avale en riant
les châteaux des petits
les serviettes des grands
tout se noit dans la mousse
blanche la mousse et salée
et douce
et froide
La plage à la nage et la grande qui s'agite
C'est la mer qui remue et le soleil au-dessus
tarde à s'y reposer
Vas-y! Ils lui crient
Vas-y plonge! et arment les appareils
L'oeil caché, le viseur
Plonge!
Mais le soleil là-haut s'accroche au papier-peint
La plage à la nage
mais la mer
tu sais
c'est froid.
14:00 Publié dans Poésie sur un quai de gare | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, Ecriture, Plage








