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31.07.2007

Dans le creux

Mal au ventre. Ca déchire et ça cogne. Roulée en boule sur le lit et la couverture dessus, l'oreiller au creux d'elle, comme un enfant qu'il faudrait protéger. C'est moi l'enfant, résonne dans sa tête. Mal. Il passe la tête dans l'encadrure de la porte, ça va mieux? Il s'inquiète. Elle sait. Sent son regard sur elle, glisser sur la couverture rouge. Rouge, elle pense. Mal au ventre. Il dit, repose toi ça va passer. La porte se referme, elle gémit. Pas un vrai mot, qu'est ce qu'elle pourrait dire? Ils sont là, les mots, au creux du ventre vide. Le futur est resté accroché un moment et depuis une heure déjà il coule hors d'elle et du temps. Le futur qui s'en va et la couverture rouge. Bouge, bouge plus. Le présent lui s'installe et fait son nid. Il est gros et sale et n'a pas l'odeur du calendula, de la poudre. Les mots sont restés, elle gémit. Il part quand même. Revient, s'assoit sur le bord du lit. Elle ne sent pas son poids sur le matelas, il est si léger et elle... Il se penche, glisse le pull minuscule dans le creux, plus vide encore que tout à l'heure. C'est chaud et doux, il faut serrer les mailles entre les doigts, tenir le fil qu'il ne faut pas tirer. Il a enlevé l'aiguille, elle serre encore plus fort. Sur elle maintenant, à terre la couverture, pars, casse-toi, et quelle idée cette couleur, demain du vert, du jaune, du soleil et du blanc. Comme elle il s'enroule, autour d'elle il tient chaud, glisse sa main. Le creux. Prend le fil qu'il ne faut pas tirer et tire, tire. Elle sent tout se défaire et lui échapper mais c'est doux et ça ne fait même pas mal. Elle arrête de serrer et laisse partir doucement, le fil à terre, une petite bosse informe, qu'est ce que c'était déjà? Tu auras oublié bientôt, ça y est, c'est fini. Il glisse une main dans le creux et ça remplit doucement à l'intérieur d'elle-même.

30.07.2007

Le monstre



Le monstre de mon enfance était un boucher à l'odeur de steack haché. Une montagne habillée de blanc et tachée de rouge. Il faisait bien deux mètres et en toute logique, ses pieds auraient dû dépasser sous mon lit. Il devait les rentrer ou se rouler en boule, ou peut-être qu'avec son grand couteau, il les avait coupés : je ne les ai jamais vus.
A plat ventre sur mon lit, les mains bien accrochés au bord du matelas, je me penchais un peu. Est-ce que luisait quelque part une lame ou des dents ou un regard féroce? Je ne distinguais rien que le noir infini et qui mangeait les yeux à force d'épaisseur. Pourtant il était là-dessous, le boucher.
Alors je retournais en rampant au milieu de mon lit ; milieu très exactement car on ne savait jamais d'où il pourrait sortir. Je m'enroulais alors dans le brouillon des couvertures et des draps mélangés et ne laissais rien dehors : ni tête, ni main, ni morceau d'orteil. Caché à l'intérieur car le boucher ne tranchait, disait-on dans ma tête, que ce qui dépassait. Combien de fois ai-je failli étouffer dans cette barricade épaisse et chaude qui ne laissait entrer ni l'air ni le boucher?
Je dors encore ainsi enroulé sur moi-même et ne laisse jamais un pied hors de mon lit. Je sais que les bouchers n'existent que dans les boucheries dont il ne sort le soir après la fermeture, que des hommes sans blouse et sans taches et presque sans odeur de viande. Pourtant je n'y peux rien : j'abrite toujours un monstre quelque part là-dessous. Il a mes yeux et porte mes chemises, parle en prenant ma voix et parfois vis à ma place. Quand il sort de sa cachette, l'autre à tête de moi rend tous mes amis tristes et détruit sans couteau tout ce que j'ai construit.
J'ai grandi aujourd'hui, et le monstre c'est moi.


Image GRDK

28.07.2007

Interruption momentanée des programmes



Où l'on apprend avec stupéfaction que l'auteur de ce blog s'est délocalisée à Toulouse pour le week-end car pile je gagne, face Toulouse*. Ami lecteur, tu profiteras utilement de ce bref moment de relâche pour réviser ton sens du non-sens-drôle-made-in-suisse sur un site Bon pour ton Poil .

*Non anglophones, cliquez ICI

27.07.2007

Séminaire



Ils ont de l’eau jusqu’aux genoux, les genoux dans l’eau et dans la boue. Epaisse, noire, dégueulasse la boue. Et eux y collent leurs pieds et les enfoncent. L’un après l’autre. Le gauche, le droit. Ils marchent, ils crèvent, ils vont crever. C’est sûr, ils vont tomber dans l’eau. Et alors la boue s’insinuera, jusqu’à la bouche, jusqu’aux yeux, jusqu’aux cheveux, et puis plus rien.

« Quelle belle aventure ! » L’autre a dit ça avec le sourire. "Quelle belle aventure ! » C’est un connard. C’est un connard trempé et heureux qui répète : « Quelle belle aventure ». « Ta gueule ! » Celui de derrière. Lunettes de comptable policées et sages. Il était presque affectueux depuis le début et là il hurle « Ta gueule ! » Il est à bout. Les lunettes dans l’eau une fois, deux fois, dix fois. La comptabilité est à bout. Elle crie à bas les cons. Il crie et ça résonne partout comme un écho ; ou peut-être qu’il hurle encore et encore la même chose. Le troisième maintenant qui veut rendre service. « Chut, chut ». Gentil. Ils sont tous dans le même bateau. « Le même bateau ? » C’est le comptable qui a crié. « Le même bateau ? » Il en peut plus, il est fou. Il répète en riant, le même bateau, le même bateau. Et il en pleure de rire, comme ça là, les pieds dans la merde humide. « Connard ! » il finit par hurler au troisième, le gentil, le mou. Alors le dernier, le gros ; une montagne ce type, un paquebot qui fend les eaux, derrière lui des vagues gigantesques, ça houle et ça tangue. Le gros s’avance et dit ta gueule, mais pas comme l’autre, calmement quoi. Puis il écrase sa paluche monstrueuse sur le comptable. La tête plonge aussi sec. Peut-être pas jusqu’à la boue, non, mais pas loin. "C’est juste pour le calmer", il fait. Du calme pour le gros. Pour le molosse. Y a pas que la tête dans l’eau forcément, lunettes à la mer onzième. L’autre s’étouffe. Le gros passe. Le connard du début dans le sillage du gros.

Maintenant il y a donc le gros devant, le premier connard est deuxième, silencieux, puis le mou et loin, loin derrière tout ce beau monde, il y a les lunettes à la surface de l’eau. Sacré qualité ces montures. Elles flottent. Et dessous, si jamais on pouvait regarder sous l’eau, si jamais on pouvait ouvrir les yeux dans ce jus noir et visqueux, on verrait le comptable. Il a sa gueule de comptable dans la boue. Il a aussi son cul de comptable dans la boue. Aveugle et sourd maintenant, il n’a plus envie de rien ; de l’eau plein les poumons et la vie presque partie.



Mieux vaut en rire en cliquant ICI

26.07.2007

Peau de lapin

Le savoir ça tache, ça attache

                               (je pense)

                               "Haut les mains gamin!"

La maîtresse est une peau de vache.

Son doigt à peine levé elle dit

                                "Taisez vous!"

et aussi                     "Petits petits les tarés..."

Elle ne crie pas,

ne dit rien parfois pendant plusieurs minutes,

puis tire les cheveux ou les mots

les tire hors de nos bouches

                                 "Ouvre grand petit

                                 haut les mains gamin!

                                 ou je te colle en maillot de bain!"

Alors on ouvre et on attend.

Avec sa règle en fer

                                 (enfer, je dis)

elle fouille loin dedans

en ressort des tables

                     à multiplier

des poèmes

                     à réciter

des mots des mots des mots

                     à lire et à apprendre

Tourne avec la règle, tout ça sur nos cahiers

met du rouge                 ICI

                           et                                LA

et nous          "C'est pour faire joli?"

La maîtresse n'a pas d'oreille alors ça flotte comme une poussière

une poussière jusque devant ses yeux

                             joli                 pour                                                      c'est

      faire                                                              ?

Bang! Bang!

Sort son grand fusil,

la craie grince et le tableau noircit

trois coups et nous voilà partis

                       "Le savoir", elle dit.

Mais c'est sombre et tout froid

                                    et l'heure de la récré s'en va

Alors on pose nos têtes à côté du trou

                       "Encrier", elle dit

Est-ce qu'elle a disparu l'encre? ou est-ce qu'on l'a jetée?

Puis la maîtresse

Peau des fesses

Peau de vache et pas de lapin

tartine avec son doigt le savoir à apprendre et qui colle aux cheveux

                          "Mange tes tables!                   

                          Finis ton poème!

                          ou l'alphabet tu réciteras aussi!"

La maîtresse n'a pas de coeur

et remplit le nôtre avec des mots très durs.

Elle y met des devoirs et des salsifis

C'est une peau de vache je vous dis.

25.07.2007

Symptôme - Scène 3



Symptôme : Pièce en plusieurs actes dont vous n'aurez ni le début, ni la fin. Et oui, ça arrive...

Le psychanalyste parle dans son dictaphone mais sans. Il est assis sur l’un des accoudoirs et regarde droit devant lui. La patiente, elle, s'est endormie sur le divan.

Le psychanalyste : La patiente souffre d’une psychose compulsive et pulsionnelle, expression d’une instance surmoïque, archaïque, prophylactique, sympathique, oh oui follement sympathique. La patiente souffre d’une…. Elle souffre d’un… La patiente souffre. Son cœur souffre. Son ego souffre. Son cœur aussi. Et sa bouche. Le pli au creux de sa bouche quand elle sourit. Elle a souri. Je crois. Vous la voyez ? Je crois qu’elle a souri. Je ne sais pas , ça se sent. Elle est si proche. Je la sens sourire.
Bon.
L’espace psychique de la patiente est follement anobjectal. J’ai dit follement ? Peut-être. Elle est folle probablement. Mais d’une jolie manière, vous ne trouvez pas ? Oui. La patiente souffre de folie et cette folie s’exprime d’une très jolie manière. Surtout quand ses cheveux ondulent. Les cheveux ondulent actuellement dans le dos de la patiente, qui souffre d’une fort jolie manière de folie anobjectale. Je sais qu’ils ondulent. Bien sûr que je le sais. Ils sont si près. Je pourrais les toucher. Je peux presque les respirer. Vous les voyez qui tourbillonnent sur le coussin ? Oui oui, j’ai bien dit : ils tourbillonnent. Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre qui tourbillonne. Moi-même je m’accroche actuellement au bord de ce divan pour ne pas être emporté. S’il m’emportait j’atterrirais sur elle, juste contre elle, posé, comme sur un rocher. Vous seriez choqués ? Sur elle au beau milieu de l’océan, au beau milieu de ces cheveux odorants et doux, ces cheveux qui ne demandent qu’à s’envoler, ces cheveux de folle anobjectale joliement endormie. Je tomberais sur elle. Je deviendrais tout petit. La patiente se réveillerait alors. Elle aurait mal à la tête. Ce serait moi qui marcherais dans sa forêt. Sa forêt de cheveux. Je peux les sentir vous savez ? Si je ferme les yeux je peux les sentir. Il suffirait que je tende un peu la main. Juste un peu. Là, comme ça. Non ne la regardez pas, vous allez la réveiller. Regardez-moi. Regardez-moi qui tend ma main. Non, ne regardez pas ma main. Regardez-moi. Souriez. Faites comme si vous me connaissiez. Je vous ai dit quelque chose d’amusant alors vous riez. Vous riez, mais pas trop fort. Ne la réveillez pas. Regardez moi qui pose ma main sur elle.
Doucement.
Si elle se réveille ? (Il retire sa main rapidement) Oui bien sûr. Elle pourrait se réveiller. Elle se réveillerait en sursaut et elle aurait peur. La patiente aurait peur. Elle souffrirait d’un traumatisme anaclytique, et moi, moi, je la prendrais dans mes bras et je la consolerais. Elle sourirait et son pli, là, au coin des lèvres, ferait comme une porte qu’on tire, une porte qu’on ouvre. Il y aurait des dents derrière la porte et à l’étage, ses yeux riraient et je serais sauvé. Ses yeux riraient. Ses yeux de folle follement jolie. Ses yeux de folle follement jolie. Ses yeux de folle follement jolie.
(Tout en répétant la phrase, il la regarde et se penche doucement comme pour l’embrasser)
Ses yeux de folle follement jolie.

Elle ouvre les yeux.

Noir.

24.07.2007

Les anglais sont un homme comme les autres



"Chère Professeur Loca, pourquoi les anglais roulent-ils à gauche ?"
Eulalie, 12 ans et demie, La Fresnaye sur Chédouet

Ma chère Eulalie, d'abord on ne dit pas "les anglais" on dit "les britanniques" : c'est plus poli et ça évitera que le petit Mac Cormack dont les parents ont acheté la ferme à côté de chez toi, vienne te tirer les cheveux en hurlant "je est pas une anglais moi!!" Par souci de simplification je vais quand même continuer avec anglais mais n'essayez pas chez vous.

S’il est indiscutable que les anglais roulent aujourd’hui à gauche (voir ou revoir pour s'en convaincre l'excellent reportage "A nous les petites anglaises" consacré aux moeurs dépravées de la jeunesse grande-bretagnière), il n’en fut pas toujours ainsi. En effet, jusqu’en l’an de grâce 1057 après Jésus Christ, les anglais roulaient en réalité à droite. Des gravures retrouvées dans la bibliothèque royale de Shaproutsburry au Nord de Londres, et représentant les duels équestres menés à l’occasion du tournoi des 3 nations (opposant la France à l’Angleterre et au Liechtenstein) attestent de cette orientation première.

John Mac Donald, auteur de « L’Angleterre en questions : tentative de réponse au phénomène anglais en 1375 questions / réponses », date à 1097, la première représentation d’un anglais roulant à gauche. Le chercheur attribue dans son livre cette inversion de fonctionnement à un changement radical dans la politique étrangère du royaume, changement initié par le très belliqueux Guillaume The Fierce.

En effet, sous la pression de Guillaume The Fierce, les anglais partirent à l’assaut du monde moderne afin d’y égorger nos filles et nos compagnes. L’idée géniale et révolutionnaire de Guillaume The Fierce, de faire marcher ses troupes à gauche, lui permettait, où que le mènent ses campagnes guerrières, d’être toujours à contresens des habitants et donc de justifier ses assauts par l’accusation (fausse bien entendu) que les habitants essayaient de marcher contre ses forces armées. Le sentiment d’agression mutuelle qui découlait de cette inversion anglaise menait en général au but recherché : la guerre. Il s’ensuivit la guerre de 100 ans dont les répercussions dramatiques sont perceptibles encore aujourd’hui lors des rencontres de la coupe du monde de football.

Tu l'auras compris ma chère Eulalie, les anglais sont un peuple dangereux et fourbe qui boit du thé à l'heure de l'apéro et n'est jamais d'accord avec nous. Je t'invite donc à te concentrer sur les américains qui en sont une version évoluée et pétée de fric. Je t'embrasse.

23.07.2007

Locanniversaire



Certains travaillent dans une boite, mon mari travaille dans un bocal. Quand il y est, il ne s’occupe pas de moi, alors je colle ma bouche contre le verre – c’est pas du verre, il dit – alors je colle ma bouche contre le polymétacritruc, pour l’embrasser. Il dit ça salit. Il va falloir tout nettoyer. Il me dit arrête de mettre tes mains n’importe où, quand je dessine un cœur avec mon doigt mouillé.
Demain j’amène un rouge à lèvres. Et toc.
Il n’y a personne dans le bocal, que lui, mon petit homme bâtisseur de palais. Avec des faux rochers il construit des falaises, et aussi des cathédrales pour des sirènes qui je sais, n’existent même pas.
S’il était plus petit, je le mettrais dans un verre d’eau pour l’emmener partout. Alors il serait le poisson et moi la mer. Au lieu de ça j’attends comme tous les jours au pied de l’aquarium.
J’attends qu’il rentre à la maison. Et quand il sortira tout poussiéreux de ses parois de verre – c’est pas du verre, je sais – je sauterai dans ses bras et lui dirai tout bas : Chéri, devine, j’ai préparé du poison pané.

21.07.2007

Une information qui réjouira ceux qui rêvent de quitter ce monde bourré de porte-avions nucléaires



Où l'on apprend comment l'auteur de ce blog, non contente de vivre aux crochets de Monsieur Loca slash la société, en profite pour partir NEANMOINS en week-end, laissant par là même son blog et son appartement dans un état de jachère avancée. (Avouez que l'adverbe néanmoins n'a JAMAIS été si bien employé...)

20.07.2007

Plage arrière



Il a un maillot de bain un peu trop grand pour lui. Ca baille sur les fesses, comme rempli de sable ou de merde ou de n'importe quoi qu'un môme transporte à cet endroit-là.
Il court quand même.
Malgré le baillement à l'arrière, malgré cet énorme pli.
Rouge à rayure bleues comme on n'en fait plus.
La plage est encore grande pour lui.
Il court comme ça depuis le début de l'été. Les autres sont plus loin au milieu des châteaux. Il ignore sa solitude. Il court sans s'arrêter. Le soir on doit l'attraper et le serrer fort pour le ramener. Il se débat souvent puis se laisse faire. Parfois aussi on soigne quelques brûlures sur ses épaules, le soleil, la peau pèle maintenant beaucoup, souvent coupures aux pieds, canettes métalliques et verre brisé.

C'est sûr l'année prochaine on refusera de l'emmener. Son grand corps d'arbre à l'automne fait comme une ombre sur la plage. Et les petits enfants qui jouent ont peur du demeuré.

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