09.07.2007
L'absent
La porte coince toujours un peu, au début. Il faut la tirer à soi puis pousser d’un coup sec. Les volets sont fermés. Dans la pénombre elle aperçoit le lit défait, elle devine les draps roulés en boule, l’oreiller par terre. Odeur de nuit, odeur de sommeil.
Elle allume la lumière, ne pas ouvrir surtout, ne pas laisser entrer le soleil et cet après-midi d’été. Du doigt qu’elle semble promener, elle caresse les étagères, effleure les livres entassés, la poussière épaisse et grise. La télé est restée en veille ; elle l’éteint machinalement, sans y penser. Ramasse sur le tapis un boitier cassé, « Pour une poignée de dollars », encore. La cassette est introuvable, probablement enfouie avec les autres dans le carton près du bureau. Cassettes orphelines, boitiers vides. Plus loin la table de chevet. 15h45 en lettres rouges. Elle regarde longuement le point lumineux à gauche de l’affichage. Demain le réveil sonnera comme à son habitude, alarme si forte qu’elle vous emballe le cœur et vous balance nu et désorienté, hors des rêves. Il fallait ça pour le réveiller. Demain, elle pense.
Mémé entre doucement. Je peux ? mmm, murmuré pour elle-même, les yeux dans le vague, sur les papiers épars qui couvrent le bureau, factures, cartes postales, un plan du métro déplié et dessous ouvert en grand, l’annuaire des pages jaunes. Restaurants, restauration rapide, restauration à emporter, traiteur.
Mémé assise sur un coin du lit. Elle lisse délicatement le drap du dessous avec le plat de la main. Il est abîmé celui-là. Le tissu fait des bouloches. Il faudra le changer. Puis, tout bas : tu m’écoutes ? Elle, elle ne sent pas les larmes, elle n’entend pas mémé répéter : tu m’écoutes ? Tu m’écoutes ?
Il est là, elle le voit comme avant, comme hier, comme il y a douze heures encore. Souriant, mais un peu bougon quand même, pour rire. Qu’est ce que tu fais dans ma chambre ? Elle sourirait à son tour. Elle lui dirait je t’aime, aussi, je t’aime. Et lui, gêné, arrête m’man ! Alors elle s’en irait en prenant soin de bien fermer la porte, peut-être pour ne pas qu’il sorte. Les soirées et l’alcool, les voitures, la vitesse et des camions en face. Oui, elle fermerait la porte.
Elle regarde mémé toujours assise. Mémé qui la dévisage maintenant. Ses petits yeux secs derrière l’épais verre des lunettes. Mémé qui en a vu d’autres, et la vie continue, et toutes les conneries des vieux. Elle voudrait dire ça, connerie des vieux. Elle voudrait crier. Ca ne sort pas. Et ça fait une porte là, sous la gorge, une porte qu’il faudrait tirer et pousser un peu, un jour, pour que ça s’ouvre. Mais pas aujourd’hui. Pas maintenant. La douleur, il faudrait la hurler et la taire, suspendre le temps et l’accélérer. Et le corps de mémé qu’il faudrait repousser et serrer. Mémé qu’il faudrait engueuler puisqu’il faut un coupable. Le coupable idéal, l’habitude du malheur, le silence attentif et puis doucement, ce n’est rien, ça va passer.
Elle ferme les yeux. Sa tête fait non sans savoir pourquoi.
09:17 Publié dans Brèves de conteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs









Commentaires
Il est toujours difficile de laisser un commentaire sur ce genre de beaux et poignants messages (et surtout quand on est enfermé dans un bureau de Levallois-Perret avec trois autres personnes...), ou alors il y faudrait du temps, de l'espace - ne pas avoir peur des redites, envoyer promener la pudeur, et le petit sourire en coin que l'on se croit tenu d'afficher presque en permanence, pour faire croire qu'on n'est dupe de rien.
Il faudrait aussi qu'il fasse bien nuit, et non ce demi-jour plombé et dégoulinant, afin de s'envelopper dans le noir et ne plus contempler que l'écran - et les mots qui crient.
Allons, il faut poursuivre...
Ecrit par : Didier Goux | 09.07.2007
ça me fait chialer ton texte !
c'est bien, ça me rapelle de montrer tout de suite à ceux que j'aime... que je les aime, avant qu'il ne soit trop tard...
Ecrit par : alix | 09.07.2007
Chère Linaloca,
Merci de faire chamader mon coeur de lectrice quotidienne, merci de nous emener toujours très loins avec si peu de mots, de nous planter le décor comme certain plantent des couteaux dans les coeurs. Quelques mots et on y est dans la chambre, on les sent les bouloches sur le drap et les rides au coin des yeux, le petit point rouge du radio réveil et toutes ces choses, comme si vous veniez les chercher au fond de moi... Merci donc de me faire voyager avec vos mots qui n'ont décidément que faire des frontières...
Ecrit par : Seven | 09.07.2007
Merci à vous trois de vos jolis commentaires de Paris, du Québec et du Plessis-bidule ;-))
Ecrit par : LinaLoca | 10.07.2007
Ce texte me fait peur.
Ecrit par : Ellie | 10.07.2007
Je viens ici car on me l'a recommandé.
Je suis juste émue.
Des bizettes
Ecrit par : Mélina LOUPIA | 10.07.2007
Ecrire un commentaire