05.07.2007
Petits meurtres entre mamies
Y a des vieilles qu'on a envie d'appeler mamie tout de suite. Nana était comme ça. C'était peut-être les blouses à imprimés fleuris, les grosses lunettes qui lui faisaient de drôles d'yeux, ou peut-être les mains ridées et sèches qu'elle avait. Des mains d'éplucheuse de légumes et de gratteuse de terre. Ca devait être ça. Je devais avoir dans un coin de la tête une image de grand-mère idéale avec des mains comme Nana. Ca sentait la force encore entre ces doigts, des cous de poulets brisés, des cosses de petits pois éventrés et comme de la terre au bout. Nana devait bêcher avec les mains.
Avec des outils pareils, je m'étonnais un peu qu'elle ait besoin d'aide. "Pour les courses seulement à cause de mes jambes", elle m'avait dit, en remontant un peu sa jupe pour bien que je voie. Ca faisait deux poteaux là-dessous, gonflés et raides, sanglés dans une espèce de bas. Alors va pour les courses et puis deux trois bricoles.
Du coup, elle sortait pas beaucoup Nana, et pas de visites non plus. Une solitaire comme moi. Alors je comprenais un peu qu'elle fasse la tête quand sa cousine Madeleine arrivait. Une pimbêche de quatre-vingt balais, en version colorisée en plus, du fard partout et les lèvres rouges qui la faisaient ressembler à une très vieille poupée. Très moche aussi. "Je fais que passer", elle disait. Mais elle n'en finissait jamais de partir et il y avait des paroles partout autour d'elle et qui sortaient des lèvres rouges. Je voyais ma Nana tapoter le bras du fauteuil, ses gros doigts comme séparés du corps. Elle faisait semblant d'écouter.
Quand la tronche de peintre se décidait enfin à décoller, Nana me racontait des trucs sur Madeleine. Toujours les mêmes histoires de vieux, des histoires d'héritage mais Nana disait que Madeleine voulait sa peau. Qu'elle n'attendait que ça, la mort de Nana, quitte à l'aider un peu si un jour l'occasion se présentait. Nana finissait toujours par balancer qu'elle se laisserait pas faire. Faut dire là-dessus, elle perdait un peu la boule Nana. Comme les vraies grand-mères.
Enfin c'est ce que je pensais mais un jour on a trouvé Madeleine dans le fauteuil chez Nana. Morte. Nana a dit qu'elle s'était endormie en regardant la télé et jamais réveillée. Mon oeil Nana. La gueule crayonnée moi je l'avais jamais vue dormir. Mais j'ai rien dit ce jour-là, ni les jours d'après. J'ai lavé le coussin du canapé l'air de rien, pour enlever les taches de rouge et de fard. Parfois encore quand je ferme les yeux, je vois les grosses mains solides de Nana appuyer dessus. Mais je me dis que j'ai bien fait. La prison c'est pas un endroit pour une mamie.
14:25 Publié dans Histoires de Je | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Nouvelles et textes brefs, noir









Commentaires
L'a bien fait, Nana. D'une manière générale, je déplore que se perde de plus en plus l'ancestrale coutume de buter les mamies bariolées (barrio olé !)
(ou aussi : m'a mis bas, riz au lait...)
Ecrit par : Didier Goux | 05.07.2007
J'va le dire à Mèmère !
C'est proprement scandaleux ! :-)
Ecrit par : Frenchmat | 05.07.2007
C'est bien torché cette p'tite histoire... elle me rappelle une vieille copine de ma mamie chérie qu'avait du rouge à lèvres qui filait en petites rigoles dans les fissures qui partaient de ses lèvres presque réduites à rien, comme de la peau de chagrin...
Pour tes droits d'auteur, Lina, tu penses quoi d'une invitation permanente aux Castelblogs ?
(gnark gnarkn c'était déjà le cas avant, je me sors bien comme ça)
Bravo Didier Goux pour le jeu de mot en castellano, "barrio olé olé"... ça tombe bien, c'est un quartier chaud chez toi. 35°, ça fait rêver ...
Ecrit par : Ellie | 05.07.2007
bah elle perd pas pied la mamie...
m'enfin je la comprends, une emmerdeuse pareille alors qu'on veut finir ses jours tranquilles ! lol...
je me suis toujours demandé ce qui se passe dans la tête des mamies... renoncement ? déprime ? force ? chais pas...
merci pour cette histoire !
Ecrit par : alix | 05.07.2007
J'en connais une de mamie en couleurs.
Je crois qu'elle en remet une couche tous les matins sans jamais enlever celle de la veille.
Dans les rues, avant de la voir,on la sent venir.
Et mauvaise avec çà.
Nana a encore du boulot!
Ecrit par : berthoise | 08.07.2007
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